Notes

SAHEL ! SANGLANTE SECHERESSE Mandé Alpha DIARRA (ROMAN), PARIS, PRESENCE, 1981, 169 PAGES

Ethiopiques numéro 27 revue socialiste

de culture

négro-africaine juillet 1981

 

« La scène était trop nette pour être un songe et le panneau indiquait bien « Léa ». Mais ces figures hâves de morts vivants, ces masques creux et secs, aux trous profonds sans lumière, ces bras grêles et décharnés qui se tendaient vers lui sans un mot et les mimiques accompagnant ces phrases rituelles de tous les mendiants du Sahel : « Qui est-ce qui donne à Allah ? Laasuouree ! Donnez à Aallah, bonnes gens de Dieu… ! », tout cela clouait le nouveau venu sur place ».

SAHEL !

Sahel ! Sanglante sécheresse premier roman du jeune malien Mandé-Alpha Diarra – est, d’un bout à l’autre, de la même veine. Il se déploie dans un espace où la misère, la laideur, la violence et la mort tiennent lieu d’uniques points de repère à une conscience en crise, celle de Boua, le jeune lycéen tranquille, venu passer ses vacances à Léa, à l’invitation de son oncle, l’instituteur Souleymane. La rencontre avec des mendiants dès sa descente du train, les récits des vexations du pouvoir, corrompu et inique, à l’égard des gens de Léa, la présence à chaque coin de rue de la mort sous toutes ses formes, mettent le jeune homme devant une réalité inconnue jusque-là, et devant ses propres responsabilités : Boua optera pour le changement par la violence en se ralliant au groupe de jeunes que conduit Lum, le frère cadet de Souleymane. Ce groupe va déclencher une révolte sanglante contre le commandant Farichian-Zan, l’imam et les notables de Léa, et s’emparer du pouvoir. Si dans l’ensemble les divers protagonistes ont une cohérence intérieure sans faille dans la mesure où d’un bout à l’autre du récit, ils sont l’expression par excellence des problèmes, des passions, des angoisses et même de faiblesses de leur classe d’âge et de leur condition, il n’en est pas de même pour le jeune Boua. Celui-ci, à mesure que se déploie le récit, subit une véritable métamorphose. A mesure qu’il s’engage plus avant dans l’action, il se dépouille peu à peu de son innocence, de sa pureté. Du lycéen « tranquille » qu’il était, il devient un tueur « à la gâchette trop facile ». Cette métamorphose est sans doute le résultat d’une prise de conscience aiguë du fait que seule la violence individuelle ou collective peut mettre une fin à une situation que le bons sens et la diplomatie ne peuvent plus résoudre. Cette prise de conscience fait du reste basculer le héros dans l’absurde et la démence.

Boua est sans aucun doute la figure la plus tragique dans la galerie des portraits que Mandé-Alpha Diarra nous donne à voir, d’autant que sa volonté est totalement assujettie au jeu fatal des passions, au goût du massacre, à l’empire de la mitraillette, que rien ne peut modifier. Cependant, dépassant le cadre étroit d’un seul personnage comme acteur privilégié, quelles qu’en soient par ailleurs la valeur symbolique et l’épaisse division administrative héritée de la colonisation (Léa-Village et Léa-Gare), en une force agissante qui, en intervenant dans le récit, dynamise celui-ci, Léa devient alors, avec ses anciens, ses notables, son commandant, ses jeunes, son cortège de vautours, ses morts et son bétail agonisant ou décimé par la sécheresse, le vecteur central de l’action.

Mandé-Alpha Diarra a réussi à créer un univers qui lui est bien propre. Dans cet univers, nulle place pour la tendresse et la beauté ! Seuls le sang, la violence tant physique que morale – rappelons-nous la scène d’anthropophagie que l’auteur éprouve un malin plaisir à décrire dans le détail, la tension, la charogne, la déchéance sur tous les plans, etc en dessinent et en dépeignent les facettes et les contours.

Dans cet univers, la femme ne joue guère un rôle enviable. Elle y est prostrée, résignée parce que vivant dans la soumission la plus totale. Bien sûr, comme les personnages masculins de Diarra, elle appartient elle aussi à la culture musulmane. Mais ce fait est-il suffisant pour expliquer, voire justifier son attitude et cette espèce de fatalité qui pèse sur elle ? Vers la fin du récit la cohérence du personnage féminin – son unité intérieure – est comme brusquement rompue : la parole et les moyens d’action qu’il n’avait pas tout au long du roman lui sont tout d’un coup donnés. Il devient lui aussi l’artisan et le meneur de la révolte. Apparemment, rien ne justifie cette volte-face. L’auteur n’a-t-il pas tout simplement cédé à la facilité en donnant dans un discours féministe de type occidental qui, tout bien considéré, ne cadre pas avec la culture musulmane à laquelle appartiennent ses personnages, et qui serait pour la femme une culture du silence ?

On sait parfaitement que Diarra a voulu tenir un propos progressiste. C’est son droit le plus légitime. Mais au travers du propos, il y a une vision du monde, celle de l’écrivain bien sûr, mais aussi celle de la communauté au nom de laquelle il parle. Sans doute ici, celle-là a-t-elle primé celle-ci ! On est alors en droit de se demander de quel lieu parle l’auteur, et à quel public il s’adresse ?

La problématique posée par Sahel ! Sanglante sécheresse est celle même de l’affrontement des générations, mais aussi celle du pouvoir dans l’Afrique d’aujourd’hui. En effet, au niveau du conflit des générations, l’auteur prend très clairement position en faveur des jeunes en condamnant sans appel les anciens. En plus il présente les jeunes comme seuls porteurs d’espoir pour le renouveau de Léa, et les anciens comme les individus amorphes ou réactionnaires. Et cela, sans beaucoup de nuance ! Pour ce qui est du pouvoir, Diarra porte une critique corrosive sur le commandant Farichian-Zan, et ses acolytes. Pourtant Lum, pour qui il semble avoir beaucoup de sympathie, n’est rien d’autre que la face cachée de ce même pouvoir qu’exerce le Maître de Léa sans concession. En d’autres termes, Lum n’est pas différent de Farichian-Zan, étant donné qu’ils incarnent tous deux un autoritarisme aveugle qui finalement conduit dans l’impasse. On en vient ainsi à se demander si l’acteur n’a pas eu tort de fonder l’espoir du renouveau de Léa sur Lum et ses compagnons seulement, et de ce fait escamoté la perspective d’une révolution véritable (renversement de l’ordre établi par l’action conjuguée des jeunes et des anciens) dans laquelle il aurait pu engager ses personnages.

Réserves mises à pan, Sahel ! Sanglante sécheresse soulève de nombreuses questions et donne à réfléchir. C’est signe qu’il est écrit à même la vie, au centre des préoccupations de l’Afrique d’aujourd’hui, au cœur des antagonistes, des passions et des angoisses qui informent notre destin.