Développement et sociétés

PENSEE EGYPTIENNE ET PHILOSOPHIE GRECQUE : TRANSFERT ET PLAGIAT : CRITIQUE A CHEIKH ANTA DIOP

Ethiopiques n° 42

Revue trimestrielle de culture négro-africaine

3e trimestre 1985 volume III n°3

 

La thèse bien connue de Ch. Anta Diop est que c’est de l’Egypte pharaonique, la première civilisation nègre africaine et mondiale, qu’est parti l’essentiel du corps d’éléments culturels qui fécondera, sur le continent, les cultures africaines qui se développeront par la suite, mais également le monde occidental, la Grèce, la Mésopotamie, l’Iran, l’Inde…

Dans l’introduction de Civilisation ou Barbarie, il a tenu à rappeler cela : « l’Egypte est la mère lointaine de la science et de la culture occidentales… Autant la technologie et la science modernes viennent de l’Europe, autant, dans l’antiquité, le savoir universel coulait de la vallée du Nil vers le reste du monde, et en particulier vers la Grèce, qui servira de maillon intermédiaire [1]. Il y a eu donc « transmission des valeurs culturelles et des connaissances d’Egypte en Grèce, et de la Grèce au monde ».

A ce titre l’étude comparative des civilisations à laquelle s’est adonné Cheikh Anta est d’extrême importance. En ce qui concerne l’Afrique, elle permet de fonder scientifiquement la parenté profonde des peuples africains et établit incontestablement « l’ensemble, la macro-unité, le sens et la continuité, la profondeur » de l’histoire de l’Afrique noire [2]. En outre, elle montre l’apport important de l’Egypte pharaonique, dans différents domaines de la culture, aux autres civilisations.

I – Spécificité du pôle matérialiste grec

Dans le domaine de la philosophie, Ch. Anta, dans Antériorité montrait l’influence de la pensée égyptienne sur la philosophie grecque, mais affirmait en même temps la spécificité propre de la philosophie grecque. Il écrivait : « A partir des quatre éléments contenus dans la cosmogonie égyptienne les disciples grecs essayèrent dans des théories auxquelles ils cherchèrent à attacher leur nom, d’expliquer l’origine du monde en partant tantôt de l’un ou de l’autre de ces éléments. Pour certains, l’élément initial d’où dérive tout le reste de la création sera l’eau, (noun) primordial, pour d’autres c’est le feu, ou l’air, (shou) ou la terre (geb)) ; « tout ceci, précise l’auteur, n’aurait eu rien de particulièrement original si à la longue, les Grecs ne s’étaient des habitués à associer les divinités aux principes physiques comme le faisaient les Egyptiens. Plus ils avanceront dans ce sens plus l’écart s’accusera avec la pensée cosmogonique égyptienne qui servit de modèle ».

Ainsi naquit progressivement une explication du monde, vraie ou fausse, mais qui ne tient plus compte que des principes fondamentaux considérés comme des propriétés intrinsèques de la matière….

A la suite de l’école de Milet l’esprit scientifique est apparu donc, d’abord sous la forme d’un divorce total entre les principes physiques et le facteur divin de la théorie cosmogonique égyptienne ancienne. Celle-ci cède la place à une explication du monde qui se veut physique, strictement profane [3]. Ce même processus de divorce entre les principes physiques et le facteur divin s’opère dans l’arithmétique. L’auteur écrit : « A partir de l’école pythagorienne, l’arithmétique sortira de ces spéculations qui, elles aussi, vont passer progressivement du plan divin au plan profane » [4].

En faisant donc l’histoire des idées, Ch. Anta montre, non seulement le transfert culturel important d’Egypte en Grèce, mais apprécie la spécificité des conditions économiques et historiques dans lesquelles les éléments culturels empruntés ont été réinvestis et reformulés. Ainsi dit-il au sujet de Milet où prit naissance la philosophie grecque : la ville de Milet fut fondée par les phéniciens avant de devenir une ville à prédominance grecque. Il est tout à fait naturel qu’elle bénéficiât principalement, la première en date, de l’influence égypto-phénicienne sur le plan des échanges économiques d’abord et ensuite sur le plan culturel, et intellectuel [5]. Cette démarche, amène l’auteur à penser le caractère radicalement original de l’école matérialiste grecque. Il écrit longuement : Mais ceux des penseurs grecs qui font partie de l’autre pôle de la cosmogonie égyptienne, seuls, purent tirer toutes les conséquences de la hardiesse de leur attitude.

Bien que les liens de parenté avec le pôle matérialiste de la pensée égyptienne restent visibles, on ne peut nier que cette école philosophique, scientifique, devrait-on dire, ait bâti dans l’histoire de la pensée humaine, la première théorie scientifique, au sens strictement moderne du terme.

A côté de son œuvre, toutes les manifestations antérieures de l’esprit humain, y compris les systèmes égyptiens apparaissent, comme des balbutiements. Le courant de pensée qu’elle représente marque une démarcation radicale, dans cet effort constant depuis l’origine des temps, de l’esprit humain pour accéder à la lumière. Or cette école fut incontestablement grecque ; et c’est à l’honneur de la pensée grecque de l’avoir engendrée quelles que furent les circonstances de sa naissance. Cette aventure extraordinaire de l’esprit humain débute avec Leucippe et se termine dans l’antiquité avec le « poète » latin Lucrèce en passant par Démocrite et Epicure.

L’exposé le plus complet que nous ayons de la doctrine épicurienne est contenu dans le poème scientifique de Lucrèce intitulé : « de la Nature ou les choses de la Nature »

Il contient sans aucune espèce d’exagération l’essentiel des conceptions modernes sur l’organisation de la matière » [6]

Il n’y a pas un plus bel hommage à la pensée matérialiste grecque et aux précurseurs de fa philosophie matérialiste scientifique marxiste.

II- L’Ecole idéaliste plagiaire

Mais ce qui serait intéressant c’est d’analyser les raisons économiques, politiques et historiques qui dans la formation, sociale grecque et ses contradictions multiples ont créé les circonstances « qui ont présidé à l’émergence de la pensée matérialiste, critique et profane » ; « circonstances » nécessairement liées à la lutte des classes à l’époque et aux enjeux idéologiques et culturels qu’elle impliquait, conformément à la nature du mode de production existant en Grèce. Cette absence d’analyse des circonstances politico-historiques, précisément du mode de production et de ses contradictions, quand elle existe dans l’examen du pôle idéaliste grecque, conduit à des erreurs de démarche au plan important de la méthodologie dialectique. Et c’est cela qui est arrivé à Ch. Anta lorsqu’il se penche ensuite sur l’école idéaliste grecque, dans Civilisation ou Barbarie. Là, il considère que Platon, Aristote, Eudoxe etc… ne sont que des vulgaires plagiaires des Egyptiens, leurs maîtres. Ainsi parlant de Platon, il dit : « c’est parce qu’il ne cite pas ses sources égyptiennes évidentes que son système paraît suspendu en l’air, même et surtout à ses exégètes modernes 😉 [7]. « Le démiurge de Platon n’est autre que le Dieu égyptien RA bien que Platon ne le dise pas ». Il ajoute : « Ce principe essentiel de la cosmogonie égyptienne, que Platon a repris fidèlement sans l’avouer… » ; « il est vrai que Platon ne prend pas toujours à la lettre les textes égyptiens inventés deux mille ans avant lui, et qu’il les a revêtus par moment d’un brillant incomparable selon l’expression d’Amélineau » [8]. Légitimement soucieux de réfuter les idéologues occidentaux qui attribuent les innovations mathématiques à Pythagore ou à Platon et de montrer donc, l’arrière-plan égyptien, « du miracle grec », Ch. Anta s’en tient aux auteurs et situe sa critique dans la perspective moderne des « droits d’auteurs, de la « propriété intellectuelle », de la, « probité intellectuelle ». Bien qu’il fonde ses critiques sur la base de faits précis qu’il cite abondamment dans son livre et qui nous paraissent difficilement réfutables, il lui échappe l’essentiel à notre avis, c’est-à-dire de considérer ces emprunts à la lumière historique de la logique de classe entre l’école idéaliste égyptienne et l’école idéaliste grecque. Autrement dit d’expliquer la logique de ces transferts sous forme de plagiat, logique qui, à notre avis, ne peut se trouver que dans l’identité de nature de l’idéalisme en tant que courant philosophique considéré dans la « solidarité » si j’ose parler ainsi, des classes respectivement dominantes en Egypte et en Grèce. L’analyse des éléments super-structurels qui « voyagent » d’une société à une autre doit être centrée sur la dynamique interne propre au mode de production des sociétés en question et de la dialectique des besoins sur le plan idéologique que cette dynamique interne provoque, impliquant les intérêts des différentes classes.

Comparant la pensée égyptienne et la philosophie grecque, Ch. Anta Diop montre donc la similitude entre l’école idéaliste grecque et la pensée égyptienne. Par contre l’école matérialiste grecque relève d’une spécificité propre inexistante en Egypte et en Afrique. Il écrit : « Si nous considérons l’école idéaliste grecque (Platon, Aristote, les Stoïciens), aucune différence essentielle n’apparaît avec l’Egypte, puisqu’aussi bien il s’agit d’une pensée égyptienne à peine modifiée : partout dans la cosmogonie platonicienne et dans la métaphysique aristotélicienne, le mythe cohabite pacifiquement avec le concept. Platon pourrait même être appelé, à juste titre, Platon le mythologue. Mais les choses changent radicalement avec l’école matérialiste grecque ; les principes et les lois d’évolution de la nature deviennent les propriétés intrinsèques de la matière, qu’il n’est pas nécessaire de doubler même symboliquement, d’aucune divinité ; ils se suffisent à eux-mêmes. De même toute cause première de nature divine est rejetée ; le monde n’a pas été créé par aucune divinité, la matière a toujours existé.

Bien que cette pensée soit le développement logique de la composante matérialiste de la cosmogonie égyptienne, elle s’est suffisamment écartée de son modèle pour devenir proprement grecque, l’Egypte et l’Afrique noire semblent l’avoir ignoré. Il achève en disant « quant aux conditions socio-politiques de sa naissance, ceci est une autre histoire » [9]. Or c’est justement ce que l’auteur évacue et reporte comme « une autre histoire » qui est l’essentiel. L’essentiel, pour comprendre pourquoi il y a eu spécificité de la pensée matérialiste grecque et pourquoi l’école idéaliste grecque a simplement plagié l’idéalisme de l’Egypte, réside justement dans ces « conditions socio-politiques ». C’est précisément là, dans les « conditions socio-politiques » que gît le lièvre !

III – Mode de production, Lutte de classe et division de la philosophie

En effet il est d’une extrême importance de ne pas simplement se limiter aux auteurs en tant que personnes, mais plutôt de considérer les conditions historiques et les raisons sociales qui ont fait que l’idéalisme, car c’est de ça qu’il s’agit, de la pensée égyptienne et de l’école platonicienne grecque, a triomphé ça et là où gouvernent des classes dominantes exploiteuses. La parenté idéologique pour ne pas dire la « solidarité » et « l’entr’aide idéologique ramène ici à une même situation sociale où dominent en Egypte pharaonique aussi bien en Grèce antique des classes mobilières et aristocratiques dont la conception du monde et les idées ne pouvaient et ne cherchaient qu’à plonger dans l’obscurantisme les masses, soit en prenant pied directement dans la religion et les divinités (Egypte), soit en s’apparentant à la religion et aux mythes (Ecole idéaliste grecque).

Le fait que le matérialisme athée, en tant que système philosophique complet, soit purement grec s’explique par le degré de la division sociale en Grèce avec l’existence d’un mode de production esclavagiste, par le degré atteint par les contradictions sociales et la lutte des classes, et par le niveau de saisie, de formalisation et de conceptualisation, au niveau idéologique, des luttes des classes opprimées ou des classes progressistes dont les philosophes matérialistes étaient précisément les interprètes conscients ou inconscients.

Ch. Anta poursuit : « Voilà comment apparurent en Egypte, selon un processus rigoureusement idéologique et clair, les quatre éléments : l’air, l’eau, la terre, le feu, qui seront à l’origine de la théorie des quatre éléments dans la philosophie grecque, depuis les présocratiques (Thalès, Pythagore, Empédocle, etc) jusqu’à Platon lui-même qui, dans le Timée précisément, explique la formation de l’univers à partir de ces quatre éléments » [10].

Si ce qui est essentiel c’est que Platon a simplement copié la cosmogonie égyptienne sur les autres éléments, que faut-il penser du fait qu’ailleurs, en chine et en Inde la pensée ait également retenu ces éléments fondamentaux pour expliquer l’univers ? En effet AI SIQI rapporte : « Dans l’Inde antique, l’école des Samkhia considérait que toutes les choses étaient constituées par les quatre grandeurs (la terre, l’eau, le feu, le vent)… Les historiens chinois de la fin de la dynastie des Zhons occidentaux (1121-771 av. J C) écrivaient : « toutes les choses de l’univers sont nées de la combinaison de la terre et du métal, du bois, de l’eau, du feu » [11]. Même s’il y a diffusion à partir du foyer culturel égyptien, sommes-nous là en face d’un plagiat ?

N’y a t-il pas aussi là, outre emprunts possibles ou réels, le problème de l’unité culturelle de l’homme à partir des conditions historiques, sociales, environnementales semblables ?

La critique de Ch. Anta à Platon et à l’école idéaliste grecque pose donc problème. En effet qu’est qui compte pour déterminer la nature et la signification de-la pensée ? Est-ce les éléments d’emprunts et d’apports qu’elle porte nécessairement en elle du fait des développements mêmes de l’histoire et des contacts entre différents peuples ou est-ce la base matérielle sur laquelle s’est édifiée la super-structure intellectuelle et culturelle dont la pensée philosophique n’est qu’une composante ? Fondamentalement cela ramène à une question de démarche méthodologique. Soit considérer la pensée philosophique grecque comme un ensemble d’emprunts étrangers seulement « revêtus par moment d’un brillant incomparable » ou alors la considérer comme l’expression systématisée d’un ensemble de problèmes historiquement vécus par la société elle-même et dont la base matérielle et la signification fondamentale se trouvent dans l’état du développement des forces productives et des rapports sociaux de production déterminés.

Le problème est le suivant : Est-ce que la philosophie grecque notamment l’école idéaliste, n’est qu’une « élucubration » individuelle ? Ou est ce qu’elle est un « fait historique » ? Si elle n’est qu’une « élucubration individuelle », cela veut dire qu’elle n’est pas l’expression d’une société, qu’elle n’y détermine pas certains effets, positifs et négatifs, qu’elle n’a pas une efficacité pratique. Dans ce cas effectivement, elle peut être considérée comme simple plagiat. Mais au cas où quelle que soit l’origine de ces éléments constitutifs qu’elle a systématisés, elle exprime des problèmes internes à la société et joue une fonction idéologique précise, aux prolongements pratiques, elle doit alors être considérée essentiellement comme un « fait historique ». La question est donc de savoir si la philosophie grecque idéaliste est historiquement organique ou idéologie « pure », apparence inutile, stupidité, arbitraire ?

A notre avis, il s’agit sur ce point de considérer le mode de production à partir duquel maintenant la pensée d’une société déterminée (en l’occurrence ici la société grecque de Platon) est nécessairement fondée d’une manière interne, historiquement, économiquement, socialement. Gramsci analysant l’histoire de la philosophie à la lumière du matérialisme historique écrit : « l’histoire de la philosophie, telle qu’on l’entend communément, c’est-à-dire comme histoire des philosophies des philosophes, est l’histoire des tentatives et des initiatives idéologiques d’une classe déterminée de personnes, visant à changer, corriger, perfectionner les conceptions du monde existantes en toute époque donnée, et à changer par conséquent les normes de conduite correspondantes ou bien à changer l’activité pratique dans son ensemble [12]. Nous estimons que c’est à ce point de vue qu’il faut s’en tenir. L’explication de la philosophie grecque, dans son école idéaliste, comme simple plagiat, élude le problème essentiel de sa signification sociale et de sa fonction pratique de recherche d’hégémonie culturelle et politique des classes qui la portent dans la société grecque elle-même. En agissant ainsi, Ch, Anta perd de vue « d’unité contradictoire des deux pôles » dont les ressorts se trouvent être la lutte interne que se mènent les classes antagonistes en Grèce. Ayant dégagé suffisamment l’originalité interne et la spécificité du pôle matérialiste, on ne peut plus comprendre ce que vient faire ce pôle idéaliste, si celui-ci n’est que du plagiat. « L’unité contradictoire des deux pôles » est disloquée et on ne saisit plus la dynamique, sur le plan idéologique, de la lutte des classes en Grèce à cette époque historique.

Or la dialectique matérialiste enseigne la loi fondamentale de l’unité et de la lutte des contraires. Lénine, à ce propos écrit : « Le dédoublement de l’un et la connaissance de ses parties contradictoires est le fond de la dialectique… dédoublement de l’un en contraires qui s’excluent mutuellement et rapports réciproques entre eux » [13]. Tout en reconnaissant l’importance que constitue l’entreprise scientifique de démystifier et de démasquer l’europécentrisme en montrant systématiquement tout ce que la pensée grecque doit à l’Egypte pharaonique, il ne faut pas tomber pour autant dans un « diffusionnisme » et perdre un autre enjeu, celui des rapports internes nécessairement existant dans toute société entre la superstructure et l’infrastructure, l’idéologie et les tendances idéologiques avec les rapports de classe. Autrement dit il ne faut pas se départir du matérialisme historique, de la lutte des classes et de ses implications idéologiques.

Gramsci précise encore : « La philosophie d’une époque historique, elle, n’est rien d’autre que cette masse de variations que le groupe dirigeant a réussi à déterminer dans la réalité précédente : histoire et philosophie sont en ce sens inséparables, elles forment « bloc » [14]. Une fois ce rapport, ce « bloc », histoire et philosophie considéré comme ce qui est fondamental et essentiel, on peut maintenant distinguer les éléments philosophiques proprement dits, voir leur origine et ce qu’ils doivent à la « réalité précédente » : éléments empruntés à d’autres sociétés, à la culture d’autres peuples, éléments de la religion des masses populaires, éléments des conceptions des groupes dirigeants, etc. Mais là on est à un autre niveau d’analyse, à un autre stade ou on a précisément affaire aux formes diverses de « combinaison » idéologique.

IV – Histoire et Transfert culturel

Ceci écarte la démarche qui semble comprendre le problème comme une simple transposition d’éléments culturels d’une société à une autre grâce à l’habileté intellectuelle et l’ingéniosité d’un homme (ici Platon, Aristote, Pythagore). Le phénomène historique des influences et des apports culturels d’une société à une autre se situe bien au delà de cela. En dehors des éléments fortuits et des rôles individuels, il obéit à la dialectique des besoins internes, surtout lorsqu’il s’agit d’éléments culturels, connaissant ensuite une certaine élaboration et jouant un rôle important dans la culture nationale ; comme c’est justement le cas de la philosophie dans la société grecque, philosophie qui s’est constituée en tant que forme spécifique de la pensée dans les conditions historiques de crise politique et intellectuelle tout à fait précises. Jean Jacques Goblot en faisant une étude des particularités du développement de la formation sociale grecque montre comme la Grèce en bénéficiant des acquis des autres civilisations des formations asiatiques de l’âge du Bronze « mais aussi n’étant pas victime de leurs entraves et limites », a pu grâce à un concours de circonstances locales, ouvrir une voie d’évolution tout à fait particulière.

Goblot commence par reprendre la question posée par Godelier : « Comment, à la fois, prendre aux sérieux le « miracle grec et le désidéaliser » ? Il fait alors référence aux travaux de Gordon Childe qui « étudie les manifestations historiques concrètes de l’inégalité du développement social en partant du contenu du développement lui-même, de sa nature antagoniste et bornée » et qui analyse « dans cet esprit et dans ce cadre les conditions historiques du miracle grec ». Pour Goblot la « révolution néolithique » a permis aux peuples du Proche Orient (Vallée du Nil, Mésopotamie, Bassin de l’Indus) d’atteindre un haut stade de développement mais les entraves des rapports de production dans les sociétés ont finalement marqué un « arrêt de croissance » à ce progrès.

Cependant pour des raisons économiques et commerciaux ces sociétés du Proche Orient avaient été en relation avec des « peuples barbares » qu’elles ont entraîné dans l’orbite de la civilisation.

Mais les conditions locales dans lesquelles ce transfert était fait avaient leurs spécificités géographiques et historiques. Il y avait donc une certaine altération du système transféré et la flexibilité plus grande des rapports sociaux dans ces sociétés alors que les centres de civilisation les plus anciens qui ont apporté leur influence, paraissent avoir épuisé leur capacité de développement. Goblot écrit : « Mais le système ainsi transféré se trouvait confronté à des conditions géographiques et historiques nouvelles, absence de grandes plaines irrigables, par conséquent surplus agricole moindre ; facilité plus grande pour le commerce maritime et pour l’accès aux matières premières ; mise en mouvement de tribus barbares demeurés jusqu’alors au stade néolithique et faisant d’un seul coup leur « entrée dans l’histoire ».

Le transfert du système entraînait donc, dans une certaine mesure, une altération du système. En Crète et à Mycènes par exemple, on reconnaît assurément le « modèle » des civilisations du Proche-Orient, mais avec certaines particularités significatives : rôle plus considérable de la navigation et du commerce ; économie rurale plus dispersée ; degré plus grand d’autonomie des communautés villageoises ; centralisation monarchique moins absolue et plus précaire ; diversité des milieux ethniques et des héritages culturels ; souplesse et mobilité particulières des traditions techniques et artistiques ; autrement dit, et plus généralement, « flexibilité » plus grande des rapports sociaux.

Dès la fin du second millénaire, c’est là dans les centres de civilisation les plus récents (et aussi chez les peuples barbares situés à la « frange » du monde civilisé) que de nouveaux progrès techniques et intellectuels purent être réalisés, tandis que les centres de civilisation les plus anciens paraissent avoir épuisé leurs capacités de développement » [15],

Cependant tous les peuples de la « frange » ne furent pas touchés au même degré. Par exemple, les Hébreux, proches des tribus nomades du désert malgré leur contact avec l’héritage technique et intellectuel de l’Orient ancien, sont restés très proches de leurs traditions primitives.

C’est seulement en Grèce où il y avait une barbarie « pleine de vie » comme dit Engels et riche en possibilités de développement, que la fusion « s’est réalisée et que là s’est inaugurée réellement la ligne de développement occidentale » (Godelier)

Goblot écrit à ce propos :

« Si cette « fusion » s’est réalisée chez les Grecs d’une manière exceptionnellement féconde, c’est qu’elle a été tout particulièrement favorisée par les conditions géographiques (exiguïté et pauvreté agricole du pays », facilité pour le commerce maritime, éloignement relatif par rapport aux empires orientaux), mais aussi par des circonstances proprement historiques » [16]. La Grèce a pu bénéficier ainsi de l’avènement d’un type de rapports sociaux nouveau et supérieur, d’une nouvelle « époque progressive », en faisant l’économie du développement de formations sociales en question. C’est dans ce cadré historique où le progrès social ne peut être décrit comme un processus linéaire, mais un processus qui implique « un déplacement et la constitution, en marge pour ainsi dire de l’aire de développement antérieur, d’un point de départ nouveau » [17].

C’est pourquoi l’auteur conclut : « l’histoire de la société humaine est un processus au sein duquel un même phénomène peut se répéter sans modification du substrat, participant à ce processus même. La répétition est donc nécessairement non-répétition : la « régularité » implique la singularité. L’évolution de chaque société est toujours spécifiée par la spécificité des « conditions au sein desquelles elle s’accomplit ; d’un peuplé à l’autre, ces conditions ne sont jamais les mêmes : s’il est en histoire une « règle » qui ne souffre pas d’exception, c’est celui-ci » [18]

Il n’y a donc pas de doute que la philosophie grecque ait été l’héritière des cultures critiquées de l’Egypte, de l’Assyrie, de Babylone, de la Médie, de la Perse, etc. Elle porte cependant une spécificité dont les causes comme dit A. Makovelski, « sont à chercher dans les particularités de la vie économique, sociale, politique et spirituelle de la Grèce elle-même » [19].

En présentant donc la philosophie idéaliste grecque comme simple plagiat, Ch. Anta s’empêche d’« historiser » la pensée en tant que conception du monde ayant une base sociale dans une société donnée à une époque historique précise. Il faut également dire, comme le montre même Ch. Anla, qu’à l’intérieur même du continent africain, les influences culturelles et les emprunts entre divers groupes et peuples ont été très importants au cours de l’histoire passée. Cela se vérifie très nettement lorsque l’on cherche à déterminer les aires culturelles en Afrique. Et pourtant malgré ces nombreux emprunts et influences, chaque peuple, chaque groupe ethnique (tel par exemple la culture Dogon par rapport à la Civilisation égyptienne) garde cependant sa réalité historique propre et son identité culturelle irréductible.

C’est cela qui explique indiscutablement à la fois la parenté culturelle profonde si frappante entre les peuples africains et la spécificité originale de chaque peuple.

Nous pouvons nous demander, compte tenu de tout cela, pourquoi sur le plan de la pensée des emprunts importants pouvaient se faire entre deux sociétés parfois différentes.

Fondamentalement, il s’agit historiquement de sociétés aux forces productives faibles malgré de remarquables intuitions sur certains plans théorique, scientifique et technique (mathématique, géométrie, Astronomie, architecture, etc…). La pensée y reste fondamentalement religieuse ou métaphysique.

Dans deux types de société ainsi donnés, le contact historique, les facilités de voyage, les longs séjours des hommes et les échanges économiques et commerciaux favorisent facilement le transfert ou l’adoption d’éléments de spéculation intellectuelle surtout lorsque la division sociale du travail assez poussée a permis, au sein des deux sociétés et au niveau des couches et classes dominantes, la naissance d’individus monopoleurs du savoir et chargés de fait de la garde, de l’élaboration et de la transmission de la vision du monde intellectuelle de la société, en rapport avec les intérêts bien compris de telle ou telle classe.

 

[1] op. cité. p. 12.

 

[2] Dans Civilisation ou Barbarie », il dit, en effet : « nous pourrions passer en revue, sous l’éclairage de la pensée égyptienne, toutes les cosmogonies africaines et redécouvrir ainsi leur sens profond, souvent perdu ». p. 405.

 

[3] op. cit., pp 220-221 « Ce sont les disciples grecs des prêtres égyptiens qui, à force de s’irriter, séparément, en Egypte, pour fonder des écoles rivales qui se critiquant mutuellement, ont fini par créer les conditions générales d’une critique de ces doctrines d’où sortiront progressivement une philosophie et un esprit scientifique débarrassés de leur ancienne gangue religieuse égyptienne p. 218.

 

[4] op. cit.. p. 222

 

[5] op. cit.. p. 219

 

[6] Antériorité. p. 224-225

 

[7] Civilisation ou Barbarie, p. 248

 

[8] op. cit p. 429. Notons ces autres propos de l’auteur sur le plagiat. « Pour donner une apparence de profondeur à sa théorie, Platon n’hésitera pas à abuser de la méthode symbolique » « ces notions (relatives à la trinité) empruntés, sans aveu, deviennent dans les autres religions futures, des mystères inextricables qui défient l’esprit » pp. 431-432. « Tant de faits faisaient dire à Hérodote que Pythagore n’était qu’un vulgaire plagiaire de ses maîtres égyptiens » « nous saisissons à l’œuvre les méthodes plagiaires grecques ». p. 436. Voir pp. 433-434.

 

[9] op. cit. p. 112

 

[10] op. cit. p. 430-431

 

[11] AI SIQI : Matérialisme dialectique et matérialisme historique, ed E 100. Paris 19. p. 16

 

[12] A. Gramsci dans le texte, ed. Sociales, Paris 1977, p. 165. A cet effet la République de Platon ainsi que les lois s’inscrivent dans une dynamique sociale liée à la crise politique et sociale de la Grèce et à la réponse que philosophie en tant que représentant de la noblesse déchue essaie d’y apporter.

 

[13] Lénine Tome 38, p. 343-344

 

[14] op. cit. p. 166.

 

[15] J. Jacques Goblot : L’Histoire des « Civilisations » et la conception marxiste de l’évolution sociale, in A. Pelletier J.J. Goblot Matérialisme historique et histoire des civilisations, ed. sociales, Paris 1969 pp. 187-188.

 

[16] op. cit. p. 191

 

[17] op. cit., p. 192

 

[18] op. cit., p. 69

 

[19] Histoire de la logique, ed. du progrès Moscou 1978, p.58.