Notes

LE NID DU COUCOU (ONE FLEW OVER THE CUCKOO’S NEST) par Ken KESSEY

Ethiopiques numéro 04

Revue socialiste

De culture négro-africaine

Octobre 1975

LE NID DU COUCOU (ONE FLEW OVER THE CUCKOO’S NEST) par Ken KESSEY

Viking Press Signet Book 1962

C’est en américain, déjà une vieille histoire de fous et d’asile, saluée en son temps comme « brillante » (Time), « fascinante » (Boston Traveller), « puissante » (Life), « vivante, convaincante » (Saturday Rêviez), « inoubliable » (New-York Herald Tribune), et c’est dommage de l’avoir laissée à sa seule langue d’origine, le monde étant si plein de fous et de guérisseurs en besoin de traitement.

1962, quand parut le livre, c’était la queue de ces année-là, où les angry young men (jeunes hommes en colère) semaient le tapage et le mécontentement, mais le bruit et la fureur, exprimés en Anglais de Londres, faisaient l’effet de pétards mouillés, d’éternuements dans le brouillard. Il leur fallut, pour être convaincants, avoir lâché les Beattles et raccourci les jupes au niveau mini des kilts. L’Amérique entre temps avait pris le relais, et, quand l’Amérique parle, 1968-sur-Seine devient l’écho de Columbia et de Berkeley.

C’est un étrange avatar de l’Europe que l’Amérique des Américains. D’abord elle fut son crime, six-shooters et alambics, couteaux Bowie et carabines à répétition portant la marque du génie de l’Europe mêmement que le génocide Indien et les voyages triangulaires. C’est plus tard que naît le crime proprement indigène : chariots de fer, oiseaux-napalm, sauterelles crépitantes, l’ombre de Dieu, le gendarme du monde ; l’Europe, oiseau-bouvier, festoyant d’un bec timide sur les gencives du caïman.

Il y a tout de même ceci à dire pour l’Amérique, que lorsqu’elle se repent, c’est bruyamment ; effectivement aussi, et elle ne s’arrête pas avant d’avoir cassé de vieux moules et trituré de nouveaux modèles. Ainsi laisse-t-elle parler ses écrivains, visionner ses cinéastes, sûre de récupérer plus loin leur révolte, mais s’apercevant aussi que, au bout du compte, elle a bougé, libérant ses fous, ses femmes, ses nègres, ses « homos », ses drogues.

Un film y changea le régime des prisons, un autre effaça des paysages du Sud les gangs de forçats, un autre enfin y fit sauter l’ancien concept des asiles de fous ; c’était, si on s’en souvient « SNAKE PIT », (la Fosse aux Serpents), et nous voici au cœur de notre sujet, car l’asile d’aliénés dans lequel nous pénétrons en 1962, c’est déjà, au prix de l’ancien monde, le vingt et unième siècle.

Ambiance vert d’eau, radio, télé, thérapie de groupe (discussions en «  pinth  » [1] à peine dirigées), désuétude acceptée d’appareillages couteaux déplacés par la chimiothérapie, réintégration expérimentale dans le groupe social, sorties, etc. Qui propose mieux ?

Mais dans l’asile modèle, il y a un dernier bastion à dénoncer, conquérir : l’Autorité, incarnée dans une infirmière-chef impérieuse qui mène à la baguette un médecin falot et son état-major de techniciens.

Dans la machinerie rôdée où la folie est devenue douce, et convaincante, pour des internes qui ne réagissent plus, tombe l’élément disruptif : un fou pas comme les autres, fou pas si fou et même pas fou du tout, entre là par sa propre malice pour fuir d’autres dangers, survenant donc avec toute sa lucidité et, de plus, avec son caractère bravache et insoumis. Là où toutes les têtes se sont, par habitude, courbées, il entreprend de marcher comme un homme libre, et l’infirmière, défiée, se doit de le briser. Faute de pouvoir prouver au rebelle qu’il est vraiment fou, elle organisera sa perte, mettant à contribution toutes les ressources de l’appareil pour le réduire. Finalement, avec la complicité des ilotes, elle aura raison de lui par une lobotomie qui supprimera dans le vivant « l’être libre » qu’il renferme.

Dans ce livre scandaleux, l’Amérique reconnaissait à peine ses asiles-modèle et entreprit d’y mettre bon ordre. Mais c’était aussi un apologue de nos sociétés où le Chef n’a de cesse qu’il n’ait « végétalisé » les constituants de la nation. L’Amérique, à ce compte ne s’y reconnut pas. Elle a horreur des chefs et a depuis longtemps sécrété contre eux des anticorps.

Telle est la règle du jeu entre WASPS (White – Anglo – Saxons – Protestants) : un respect pieux qui tient lieu d’humanisme ; les autres, chacun à son niveau, en profitent comme de rognures, et cela s’exporte, peu ou prou, en esprit de réforme, plan d’asiles et de prisons, en gadgets et autres accessoires de vie heureuse. Et tant pis s’il faut aux WASPS et assimilés entasser Vietnams sur Harlems ; quelque bruyante repentance vient toujours modifier les situations sauvages. Au bout des repentances, l’Amérique sera peut-être un jour telle que l’avait rêvée Jefferson.

 

[1] Pinth : maison de palabre. La psychothérapie sénégalaise, animée par le Dr. Collomb, a fait du « pinth » un élément majeur du traitement des psychoses