Philosophie, sociologie, anthropologie

LE DESTIN UNITAIRE DES SOCIETES DU SAHARA ET DU SOUDAN FACE A LA MONDIALISATION

Ethiopiques n°86.

Littérature, philosophie et art

Demain l’Afrique : penser le devenir africain

1er semestre 2011

  1. LE TEMPS DE LA MONDIALISATION

Le système capitaliste connaît historiquement de grands changements au début des années 60. La fin de la guerre froide et l’effondrement du régime communiste achèvent ces bouleversements. Un triangle de la Finance, de l’Economie et de la Technologie se constitue de manière hégémonique dans les années 80. Selon Zaki Laidi (2002) [2], le monde présente désormais un nouveau visage avec l’émergence d’acteurs privés, de groupes individuels. L’économie est devenue multidimensionnelle, transfrontalière. Les bourses automatisées du monde entier opèrent désormais de façon continue et en temps réel, permettant des transactions financières de milliards de dollars en quelques secondes. La notion de distance s’évanouit : avec l’avènement du numérique, l’Internet et les réseaux des satellites ont fait du monde entier un marché universel de mobilité des hommes, des produits, des idées, des images, l’actualité de la culture, de la démocratie participative et de la réorganisation de l’espace régional.

La mondialisation a secrété trois types d’actualité dialectiquement liés qui vont façonner le devenir de l’humanité : l’actualité de la culture, de la démocratie participative et de la réorganisation de l’espace régional.

L’actualité de la culture

Le capital le plus précieux dans ce nouveau monde n’est pas tant le capital en milliards de dollars, mais le savoir et le savoir-faire, les idées créatrices, l’inventivité. L’intelligence et la capacité d’accumulation et d’innovation sont aujourd’hui le capital le plus précieux. Les cultures du monde sont donc interpellées d’autant que la mondialisation est porteuse d’hégémonisme culturel. En effet, les Etats-Unis cherchent la « conquête des esprits « (Yves Eudes, 1982) [3] et l’arme culturelle joue, dans l’affirmation du leadership mondial américain, un rôle stratégique. Les multiples cultures du monde subissent les assauts du formidable appareil d’exportation culturelle américain par la concurrence des produits américains : jeux, cinéma, vidéo, musique, modes, investissent les coins et recoins du monde entier. L’anglais se présente comme la langue universelle unificatrice du monde. L’idéologie politique civilisatrice animée par le libéralisme conquérant tente de justifier, au nom de la démocratie et des droits de l’homme (par ailleurs foulés au pied par la CIA ainsi d’ailleurs que les régimes de dictature et les monarchies conservatrices soutenus pour des intérêts économiques ou géostratégiques), l’interventionnisme militaire et les guerres d’intérêt géostratégique.

L’échec patent du développement capitaliste libéral imposé à l’Afrique depuis la période coloniale réside essentiellement dans le mépris des cultures et des langues, dans le démembrement des grands espaces économiques et politiques et dans une déstructuration du tissu social africain. Ainsi la culture redevient dans les sociétés dominées, notamment africaines, la dimension organisatrice fondamentale de l’émancipation politique et du développement économique et social intégral.

La construction identitaire s’impose comme le seul lieu d’émergence d’une armature sociale susceptible d’appuyer l’accumulation et l’innovation. La résistance et l’éveil actuel politique des peuples s’enracinent dans la culture face à la volonté d’hégémonisme de l’Occident d’imposer ses valeurs et ses comportements au reste du monde.

La mondialisation a réussi donc par son ambivalence radicale à détruire, mais surtout à renforcer les différences. En effet, écrit Samir Amin (1986 :125) [4], « régionalisations, affirmations linguistiques et culturelles, fiertés « tribales » ou « ethniques », dévouement à la communauté religieuse, attachement aux communautés locales sont les formes multiples de cet éveil. Les résistances culturelles sont donc multiples et multiformes et s’accompagnent de stratégies d’appropriation des opportunités qu’offre « le grand système ».

L’actualité de la démocratie participative

La mondialisation a entraîné une certaine remise en cause de l’Etat nation et de la souveraineté nationale. L’Etat perd une partie de sa légitimité au profit de la société ; le jeu social change et de nombreux acteurs sociaux émergent avec qui l’Etat doit désormais négocier.

Le savoir, l’expertise, le pouvoir appartiennent aussi à d’autres segments de la société civile, désormais plus active, plus organisée, à la fois coopérative et revendicative. Il s’agit des organisations non gouvernementales, des associations de jeunes, de femmes, de profession, de localité urbaine et rurale, d’appartenance spécifique diverse, décidées à relever le défi du développement à leur propre niveau et au niveau de la communauté nationale. Les radios et télévisions privées, les syndicats autonomes, les partis politiques ont consolidé également cette nouvelle opportunité de la démocratie participative.

Les catégories sociales, les communautés culturelles jusqu’ici brimées ou marginalisées voient leur possibilité d’expression s’affirmer et leur capacité de peser sur l’échiquier politique renforcée. La mondialisation a donc élargi les espaces de démocratie participative et contribué à la redistribution du pouvoir.

L’actualité de la réorganisation de l’espace régional

Avec la révolution technologique, la connexion de toutes les parties du monde en un cybermonde, l’évanouissement des notions de frontière et de distance, la mondialisation redonne un sens à l’espace régional. En effet, un espace mondialisé fait naturellement du regroupement régional la forme politique optimale lui correspondant du point de vue logique et historique. La mondialisation a donc cette dimension essentielle d’entraîner des processus de régionalisation et de regroupement politique.

En Afrique, les frontières artificielles de la colonisation ont découpé les vastes espaces de solidarité économique, politique et culturelle fort anciennes. De ce fait les actuels micro-Etats n’expriment que la dispersion de puissance des sociétés africaines sans aucune possibilité d’assurer leur développement intégral.

La mondialisation offre donc aux Africains l’opportunité de s’engager dans des formes de regroupement qui, à terme, participent au remembrement politique de l’Afrique.

L’articulation de ces trois types d’actualité fonde bien la pertinence du projet historique d’impliquer les Etats, les institutions, les communautés ethnoculturelles, les intellectuels, les artistes créateurs, les associations de jeunes et de femmes, à s’investir ensemble pour redonner historiquement puissance, rayonnement et beauté aux civilisations plurimillénaires du Sahara et du Soudan.

Ce projet est d’autant plus important et stratégique que la mondialisation est porteuse non seulement d’hégémonisme culturel, mais aussi de misère et de pauvreté grandissante en Afrique.

De tous les taux de croissance, économique, démographique et autres, le taux de croissance de la pauvreté est le plus élevé dans le monde aujourd’hui. Malgré la grande mobilité introduite par la révolution technologique continue et la production croissante de richesses, la hiérarchie sociale du monde n’a pas changé pour autant. Au contraire, elle s’est maintenue telle qu’elle était avec l’arrivée cependant de nouveaux riches de secteurs économico-financiers. De sorte que 78¨% de la population mondiale vit aujourd’hui dans la pauvreté face à une minorité de riches estimée à 11%. Les classes moyennes représentent, elles aussi, 11%. Telle est l’un des grands paradoxes de la mondialisation.

  1. LES ENJEUX DE LA RESTRUCTURATION ET DE LA RESISTANCE

Face à la mondialisation, d’importantes restructurations et réadaptations se font au sein des Etats et nations. Pour l’Europe, l’Union devient une nécessité pour se renforcer. Cela se traduit par la logique de la « souveraineté partagée ». Les différents Etats européens membres renoncent à leur souveraineté opérationnelle sur la monnaie et la sécurité et la transfèrent à l’Union ; celle-ci supervise la rationalisation et le développement commun des économies. En Asie, alors que la Chine et l’Inde s’apprêtent à entrer et à peser de tout leur poids asiatique sur la scène mondiale, les pays du sud réactivent les solidarités en leur sein et cherchent de manière coordonnée le développement avec le marché chinois. En Amérique latine également, les regroupements se renforcent autour du contrôle des matières premières stratégiques, de l’autonomie politique vis-à-vis de l’impérialisme américain et du renforcement du tissu social. En Afrique, de nombreux Etats ont été soumis à des restructurations sous la contrainte du FMI et de la Banque mondiale. L’objectif des Programmes d’Ajustement Structurel était de mettre en conformité, avec les impératifs de l’économie mondiale, les économies africaines dépendantes. Ainsi privatisations, libéralisations, dévaluation de la monnaie, désengagement de l’Etat des secteurs sociaux, réformes politiques de décentralisation ont été, entre autres, les mesures pour atteindre les équilibres macroéconomiques exigés. La brutalité et le caractère drastique de ces programmes ont considérablement affaibli les catégories et classes moyennes et inauguré l’ère de la pauvreté grandissante au sein des populations. En effet, ont été sacrifiés les investissements sociaux, la sécurité de l’emploi et la préservation de l’environnement. Les femmes, les enfants, les jeunes des villes et des campagnes, les populations des régions périphériques ont été, de ce fait, particulièrement fragilisées et touchées par la pauvreté, la précarité et les maladies de toutes sortes nouvelles ou ré-émergentes.

Devant la régression économique et sociale imposée, source de violence, de guerre, de criminalisation du politique, les Etats africains créent l’Union Africaine afin d’unir les forces, seule alternative pour exister. Mais cette initiative s’est heurtée à la lenteur de la mise en œuvre des programmes due au conservatisme des mentalités, aux lourdeurs bureaucratiques, aux intérêts mesquins d’individus et de lobbies, aux difficultés de financement.

Cependant, les communautés de base, face aux défis, développent des stratégies multiformes de résistance culturelle, économique et sociale auxquelles viennent s’appuyer des initiatives associatives et institutionnelles animées par des groupes socioéconomiques diverses, des intellectuels, chercheurs, artistes et hommes de culture.

Historiquement, les sociétés africaines ne sont jamais restées passives face aux agressions, aux dominations et aux hégémonies étrangères. Durant toutes les périodes esclavagistes et coloniales, elles ont développé une résistance culturelle qu’Amilcar Cabral (1975) [5] a qualifiée d’ « indestructible ». En dépit de toutes les destructions, pillages, oppressions, multiséculaires qu’elles ont subies, les sociétés africaines restent encore vivantes, conservent leurs patrimoines anciens et les traits essentiels de leur personnalité culturelle. L’actuelle mondialisation porteuse de domination et d’hégémonisme, est le contexte d’une résistance culturelle dont les fondements anthropologiques se trouvent dans les dimensions suivantes :

La préservation de la structure communautaire

Depuis des millénaires qu’elle s’est constituée, la communauté domestique agraire a été de manière permanente le noyau de la reproduction des sociétés africaines. Malgré ou avec ses divisions internes entre hommes et femmes, aînés et cadets, détenteurs du savoir et reste de la société, maîtres des terres et immigrants, elle est resté au cours de l’histoire la base de toutes les évolutions sociales et de l’apparition de nouvelles formes plus complexes : castes, ordres, classes. La communauté domestique agraire repose sur le travail collectif, l’appropriation collective des moyens de production, en dépit des formes individuelles de possession. Elle est fondée socialement sur la famille, l’importance des liens de parenté et d’alliance. La lignée assure la continuité entre les générations en même temps que le renouvellement du pacte sacré entre la communauté des vivants et celle des morts. L’individu s’y définit fondamentalement comme membre d’une communauté, d’une famille. L’individu travailleur ne se définit pas comme producteur et son travail comme création de valeur. Le travail assure les conditions de sa reproduction en tant que membre d’une communauté et par conséquent la reproduction de la communauté elle-même.

La religion et la langue ethnique cristallisent les relations des hommes entre eux, des hommes avec la nature et des hommes avec les Esprits ancestraux.

La communauté domestique, première force productive, selon Marx, reste le noyau de base à partir duquel se sont développés les grandes civilisations africaines. Par sa solidité, elle renouvelle les valeurs anciennes de cohésion et de solidarité et constitue la matrice de l’identité culturelle africaine. L’islam a, sur le continent, naturellement trouvé en elle des points de connexion pour s’enraciner fortement.

La communauté domestique est restée pérenne comme en témoigne Claude Meillassoux (1975 :14) [6] :

La communauté domestique agricole, par ses capacités ordonnées de production et de reproduction, présente une forme d’organisation sociale intégrale qui persiste depuis le Néolithique et sur laquelle repose encore une part importante de la reproduction de la force de travail nécessaire au développement capitaliste.

Le bloc atomique culturel

Le lieu de résistance des sociétés africaines à l’assimilation, à l’uniformisation et à la désagrégation est constitué dans la sphère immatérielle par ce que nous appelons le bloc atomique culturel. C’est Cheikh Anta Diop (1981:296) [7] qui a le mieux identifié cette dimension. Il estime que la culture africaine a deux niveaux :

Un niveau spécifique auquel correspond de fait un appareil conceptuel spécifique. C’est le niveau le plus dense, ou s’élaborent les éléments fondamentaux de la culture, qui entretiennent celle-ci comme un foyer d’où vont rayonner ses effets. Tous les phénomènes qui en découlent sont pratiquement impossibles à exprimer par des concepts universels, en vertu de tout ce qui précède. Si un étranger à cette culture essaie d’y pénétrer, il se heurte à une barrière psychologique, on pourrait presque dire une barrière de potentiel. Un deuxième niveau correspondrait aux concepts universels. Si nous avons le droit d’user de l’image atomique pour la commodité de l’exposé, nous dirions que les cultures interfèrent surtout au niveau de leur rayonnement, à l’extérieur de leur noyau spécifique, au niveau de leurs cortèges électroniques, et que ce domaine est bien celui des relations universelles.

A notre avis, les cultures africaines ont toujours utilisé cette « barrière de potentiel » pour assurer la protection des savoirs et des savoir faire, des patrimoines anciens. Les écoles initiatiques, les temples, les confréries, les institutions diverses ont pu assurer les continuités et les transmissions des sciences et des arts, de la spiritualité et de l’esthétique, en dépit des dominations et des hégémonies. Ainsi le bloc atomique culturel est la matrice de l’intangible et le siège immatériel de la mémoire collective.

L’oralité constitue également une sorte d’enveloppe fluide et impénétrable protégeant encore plus le bloc atomique culturel. De même l’appropriation de l’écriture et sa combinaison avec l’oralité a permis par exemple à l’islam confrérique, au Sénégal, d’utiliser judicieusement l’écriture avec les caractères arabes pour transcrire la pensée en wolof, développant ainsi une vaste littérature de connaissance. Cette littérature d’expression arabe dite « wolofal » a constitué une des bases culturelles et esthétiques de fortes traditions de la résistance nationale au Sénégal à l’assimilation française. Elle a ainsi permis une reconstruction identitaire que l’on peut qualifier aujourd’hui d’indestructible.

Le Sahara, les fleuves et la métallurgie du fer

Les données archéologiques montrent que la vallée du Fleuve a été dans ce processus un creuset et un berceau de cultures variées qui ont leur origine dans les civilisations néolithiques, connues dans l’Ouest africain dès les VIIIe et VIIe millénaire avant J.C. Et là les fleuves Sénégal, Gambie, Casamance, Niger ont d’une manière essentielle déterminée le cadre spatial et historique de leur évolution. Ces fleuves ont joué un rôle important dans l’éclosion des cultures et des sociétés sénégambiennes. Elles ont permis le développement d’activités économiques variées : culture sur décrue, concentrations humaines qui sont à l’origine du développement de l’agriculture, de la division sociale du travail et de l’urbanisation. La diversité des zones climatiques en Sénégambie a naturellement favorisé les échanges interrégionaux et créé un commerce inter régional entre zones écologiques différentes. L’ancienneté de la métallurgie du fer dans la région qui remonterait du milieu du 1er millénaire avant Jésus Christ dans le Soudan a permis le développement économique des sociétés et assuré à certaines la suprématie militaire tel le Ghana à partir du VIIe siècle.

Les recherches archéologiques et paléontologiques ont montré que l’actuel désert du Sahara était aux 8e et 7e millénaires un espace humide et verdoyant où s’est développée une véritable civilisation néolithique avec une agriculture sédentaire associée à la pêche et à des activités pastorales très riches. Le Sahara était un foyer de brassages et de convergences de populations diverses et un creuset multiculturel, un espace d’union des peuples. C’est pourquoi, Jean Laude (1966 :21) [8], écrit :

Le grand désert a été aussi une voie de communication comme en témoigne la carte des pistes caravanières unissant la cote méditerranéenne au Niger et au Tchad. L’islam, religion à écriture, ne s’est pas limité à l’Afrique du nord et est largement répandu au sud du Sahara, d’une côte à l’autre.

De nombreuses cultures des sociétés d’Afrique de l’Ouest trouvent dans le Sahara leurs traces protohistoriques. Ainsi on note la présence attestée de l’ethnie sereer du Sénégal au 6°millénaire au Sahara. Parmi les gravures rupestres inventoriées par Henri Lhote, une représente l’Etoile sereer initiatique, auprès de deux serpents enroulés, symbole de l’Esprit ancestral sereer. Le rocher sur lequel figure le symbole était probablement un lieu de culte.

De nombreuses communautés de l’Ouest-africain ont séjourné dans les temps protohistoriques dans le Sahara avant de migrer vers le sud sous l’effet combiné de la sécheresse et de la poussée musulmane dans la vallée du fleuve Sénégal, de la Gambie et du fleuve Niger ainsi que dans Le Soudan. Sékéné Mody Cissokho (1975 :154) [9] note que les peuples mandingue, soninké et songhay et bien d’autres auraient, selon le Tarrikh el-Fettach et Boubou Hama, une même origine saharienne. Brassages et métissages eurent lieu entre les populations noires et berbères dans cette vaste région qui subira également les influences des civilisations plus évoluées de l’Egypte ancienne, de la Nubie et surtout de Méroé. A une époque plus récente, d’importantes populations noires vivaient très au nord, près de l’Atlas marocain.

Les liens se sont toujours maintenus entre communautés arabes et berbères du Maghreb et communautés noires du Soudan. La conquête almoravide à partir du 10e siècle et l’islamisation progressive des sociétés locales donneront une impulsion plus grande à ses relations.

Le commerce transsaharien a permis sur une longue période historique l’articulation des sociétés en présence et l’enracinement d’influences politiques, économiques et religieuses.

En effet, ce commerce transsaharien par lequel s’échangeaient gomme, ivoire, esclaves contre chevaux, cuivre, barre de fer, armes, sel, draps, parfums, etc., a favorisé l’émergence ou le renforcement de groupes économiques spécialisés, des différenciations sociales, des pouvoirs et des contre pouvoirs politiques. De même les grandes constructions politiques comme le Ghana, le Mali, le Tekrour, etc., par les alliances matrimoniales, les expansions territoriales, le commerce intra-régional, les guerres, ont largement influencé les structures sociales, politiques et culturelles des sociétés de la région.

L’Islam introduit à partir du 11e siècle, avec le mouvement de conquête Almoravide, s’étendra progressivement au cours des siècles suivants au sein des sociétés locales pour devenir par la suite une religion de masse avec les organisations confrériques. Il a ainsi favorisé de nouvelles formes de hiérarchisations et de reclassement social, tout en révélant des ferments de résistance contre l’esclavage et la colonisation européenne.

Durant cette longue histoire des sociétés, les diverses cultures ont subi des influences réciproques, se sont remodelées et ont produit des traits communs, des faits culturels partagés dans les domaines de la musique, de la danse, des traditions orales et linguistiques, de l’artisanat, de l’architecture etc.

Il faut souligner que ces très anciennes solidarités saharo- soudaniennes n’ont pu être détruites par les agressions violentes et pernicieuses esclavagistes et coloniales. Au contraire, elles ont su rester pérennes et constituent le riche vivier de la coopération et de l’intégration plus forte des sociétés.

CONCLUSION

Ainsi la destruction économique des solidarités traditionnelles par le capitalisme mondialisé n’est ni complète, ni irréversible. Ces solidarités traditionnelles en pleine recomposition et les valeurs communautaires qui les insufflent doivent être le socle sur lequel les sociétés du Sahara et du Soudan doivent inventer leur propre modernité. Les immenses ressources naturelles et énergétiques de cet espace, la jeunesse de sa population la diversité de ses cultures et langues, ses valeurs humanistes constituent un capital inestimable. A l’instar de toute l’Afrique, les sociétés du Sahara et du Soudan doivent alors inventer une démocratie politique s’inspirant de leurs propres ressources de civilisation, démocratie politique qui reconnaît autant qu’elle les garantit publiquement et collectivement les relations de sexe, d’âge, d’ethnie, de région, de nationalité.

En amont doivent être impulsées des politiques de développement qui corrigent dans chaque pays les distorsions internes provenant du colonialisme et ordonnent en synergie les activités économiques, culturelles, sociales avec celles des pays de la sous région, et en extension progressive, avec l’ensemble continental. Les économies locales et le commerce transfrontalier et celui transsaharien, producteurs de richesses, doivent être intégrés dans ce nouveau contexte politique élargi.

Cette perspective stratégique du remembrement régional et du développement multiculturel intégré des sociétés de cette vaste région implique les engagements suivants :

– contribuer, sous forme de réseau et par d’autres moyens, à la formation, à la constitution d’une intelligentsia, d’une communauté scientifique d’hommes de culture, de savants, d’artistes et de créateurs, et à l’émergence d’ « un corps autonome et critique d’intellectuels, capable de construire un modèle culturel alternatif » fondé sur le précieux héritage transsaharien et soudanais ;

– développer un partenariat multidimensionnel au sein des pays du Sahara et du Soudan avec des programmes sur l’héritage culturel commun, aux niveaux suivants.

Un niveau politique par la collaboration avec les ministères des différents pays et l’introduction de programmes éducatifs dans le scolaire, touchant ainsi les jeunes, l’enseignement de modules de formation dans le milieu des artisans, des artistes et créateurs, le développement de programmes d’échanges entre les musées et centres de recherches et de création. Cette collaboration toucherait également l’organisation de festivals, colloques, rencontres et le renforcement des activités déjà existant.

Un niveau social en appuyant à la base des associations artistiques et culturelles, des associations de jeunesse, des organes de presse et de communication communautaires.

Un niveau avec le secteur privé en mobilisant des personnalités y appartenant pour des parrainages, du mécénat afin de bénéficier de soutiens à des activités et à des programmes d’échanges et d’intégration régionale ;

– favoriser la création d’un marché de travail régional transsaharien et soudanais qui permette la production, la commercialisation et la valorisation des produits artistiques et culturels de qualité ainsi que la mobilité des producteurs et créateurs.

Ce vaste marché de travail régional permettrait le renforcement et le développement des capacités locales par l’accumulation et l’innovation grâce à l’appropriation du Numérique et des Nouvelles Technologies de l’Information de la Communication. Il contribuerait à l’emploi des jeunes et des femmes et à la création de richesses. Mais également, en valorisant les créateurs, il serait un ciment pour l’unité et la solidarité entre les générations, les hommes et les femmes, les différentes communautés ethnoculturelles.

Il faut enfin saisir les multiples opportunités qu’offre le partenariat au niveau international.

ELEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES

AMIN, S., La faillite du Développement en Afrique, Paris, L’Harmattan, 1989.

CABRAL, A., L’arme de la théorie, Paris, François Maspero, 1975.

DIOP, Ch. A., Civilisation ou Barbarie ?, Paris, Présence Africaine, 1981.

EUDES, Y., La conquête des esprits. L’appareil d’exportation culturelle américain, Paris, Maspero, 1982.

LAIDI, Z., La grande perturbation, Paris, Flammarion, 2002.

LAUDE, J., Les civilisations noires. Histoire / Techniques / Arts / Sociétés, Paris, Marabout université, 1966.

MEILLASSOUX, CL., Femmes, Greniers et Capitaux, Paris, Maspero, 1975.

[1] Université Cheikh Anta Diop de Dakar

[2] LAIDI, Zaki, La grande perturbation, Paris, Flammarion, 2002.

[3] EUDES, Yves, La conquête des esprits. L’appareil d’exportation culturelle américaine, Paris, Maspero, 1982.

[4] AMIN, Samir, La faillite du développement en Afrique, Paris, L’Harmattan, 1989, p 125.

[5] CABRAL, Amilcar, L’arme de la théorie, Paris, Maspero, 1975.

[6] MEILLASSOUX, Claude, Femmes, greniers, capitaux, Paris, Maspero, 1975 p 14.

[7] DIOP, Cheikh Anta, Civilisation ou Barbarie ?, Paris, Présence Africaine, 1981, p. 296.

[8] LAUDE, Jean, Les civilisations noires. Histoire/Techniques/Arts/Sociétés, Paris, Marabout université, 1966, p.21.

[9] CISSOKHO, Sékéné Mody, Tombouctou et l’empire Songhay, Dakar, NEA, 1975, p.54.