Théophile Obenga
Hommage à Cheikh Anta Diop

L’UNIVERS PUISSANT ET MULTIPLE DE CHEIKH ANTA DIOP

Ethiopiques numéros 44-45

Revue socialiste de culture négro-africaine

Nouvelle série – 2ème trimestre 1987 – volume IV, N°1.2

Un fait me paraît évident, avec toute la force de l’immédiat, et qui mérite bien, je crois, d’être souligné : l’œuvre de Cheikh Anta Diop se présente désormais, plus que jamais, comme la mémoire retrouvée, reconquise, de tout le peuple africain, précisément négro-africain, tant elle a tout orchestré, angoisses, interrogations, doutes, combats, espoirs, gestations, respirations du monde noir africain, aujourd’hui. Matière des grands Commencements comme aux Jours de l’Origine, l’univers puissant et multiple de Cheikh Anta Diop se confond exactement avec le monde noir tout entier, d’ici et d’ailleurs.

C’est ce qu’il convient de voir par-delà les hommages, nombreux, spontanés, sincères, qui ont embrasé l’Afrique quand Cheikh Anta Diop s’est éteint, debout, au travail, immense falaise brune qui porte en elle , en notre temps, toute la construction future du continent africain.

Comment cet univers cheikh antanéen s’est-il édifié ? Par quelle méthode ? Au nom et à la lumière de quels principes ? Comment fructifier l’héritage de cet homme de labeur et de courage ? Cet article qui ne va rien surestimer par fidélité de l’élève au maître voudrait tenir simplement ces questions sous notre regard.

GENEALOGIE INTELLECTUELLE

De grands savants français ont marqué Cheikh Anta Diop, à Paris, sur les bancs de l’Université, au sortir de la Deuxième Guerre Mondiale : Frédéric Joliot-Curie, physicien, premier haut-commissaire à l’Energie atomique ; André Leroi-Gourhan, ethnologue et préhistorien, si novateur dans la définition d’une approche des mentalités préhistoriques ; Marcel Griaule, ethnologue, auteur de travaux décisifs Sur les Dogon du Mali ; le doyen André Ayrriard, historien, maître incomparable de l’Antiquité classique ; Georges Gurvitch, sociologue, promoteur de la sociologie de la connaissance et de l’analyse globale et totale des faits sociaux qui n’a pas moins soutenu Cheikh Anta Diop [1] ; Gaston Bachelard, philosophe, célèbre à juste titre pour ses ouvrages d’épistémologie, de psyhanalyse de la connaissance et de l’imaginaire poétique. En égyptologie, Cheikh Anta Diop a bénéficié des Cours et séminaires de Gustave Lefebvre, auteur d’une complète grammaire de l’égyptien classique (IX-XVIIIe Dynasties), la seule grammaire de qualité en langue française ; de J.-J. Clere, égyptologue-grammairien de tout premier plan (qui a également enseigné l’auteur de ces lignes), et de Jean Sainte Fare Garnot, fin connaisseur de la vie religieuse, dans l’ancienne Egypte. Pour la paléontologie générale et humaine, Cheikh Anta Diop s’est rapproché des professeurs Henri Vallois, de l’Institut de Paléontologie de Paris, et Eugène Pittard, le créateur de la chaire (l’Anthropologie et de Préhistoire à l’université de Genève et du Musée d’Ethnographie de cette même ville suisse.

Cheikh Anta Diop a toujours affectionné ses maîtres occidentaux. A certains d’entre eux Joliot-Curie, Leroi-Gourhan, Aymard, Griaule, Bachelard), il a dédié des travaux importants, notamment ses thèses de doctorat ès-lettres (Sorbonne) et sa synthèse sur la Physique nucléaire et la Chronologie absolue (Dakar) Laboratoire de Radiocarbone, créé des mains mêmes du collaborateur, au Collège de France, de Joliot-Curie : dans le cadre de son laboratoire dakarois, Cheikh Anta Diop a travaillé un temps au Centre de recherches nucléaires de Saclay, dans l’Essonne).

N’en doutons pas : ces hommes de science occidentaux du plus pur humanisme européen étaient jadis extrêmement exigeants, difficiles à contenter, à satisfaire. Bien que double bachelier – en mathématiques élémentaires et en philosophie ­ lettres, nos séries C et A actuelles, et jouissant d’une intelligence enviable, pourvue de rares avantages, Cheikh Anta Diop a dû néanmoins travailler avec acharnement pour se donner une formation littéraire et scientifique poussée, à la Sorbonne, à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (IVème Section : Sciences historiques et philologiques) et au Collège de France, – cette grande institution française où l’on enseigne la science en train de se faire. Le savoir encyclopédique de Cheikh Anta Diop, sanctionné par de hauts diplômes universitaires (licence ès­sciences, licence ès-lettres, doctorat d’Etat ès-lettres), fait que ce Sénégalais, né le 29 décembre 1923, décédé le 7 février 1986, était aussi bien à l’aise dans les sciences exactes (physique, chimie, mathématiques) que dans les sciences sociales et humaines (sociologie, histoire, linguistique, archéologie préhistorique, paléontologie humaine, anthropologie sociale et culturelle, etc). Ce qui est assez exceptionnel de nos jours.

A tout ce que lui ont appris ses maîtres de la science française, il faut ajouter aussitôt – à la base – l’héritage proprement négro­africain, celui reçu de parents, vénérables marabouts, à l’école coranique de Thieyetou, village ancestral, où Cheikh Alita Diop est inhumé, au cœur même du pays wolof, en plein berceau du mouridisme. Diourbel, Thieyetou, Dinguiraye, Bambay, contrées et villages historiques du pays wolof qui ont vu naître Cheikh Anta Diop pour le recueillir, fidèles à la fin de sa vie exceptionnelle. Cheikh Anta Diop a tout subi. Mais il n’a jamais eu l’échine souple. Toujours inébranlable dans ses convictions profondes. Cheikh Anta Diop est bien un fils de la terre, né avec toutes les bénédictions du terroir. Ce terroir qui enseigne, très tôt,la patience, l’humilité, le courage, le refus des compromis et des demi-mesures. Cheikh Anta Diop appartient aux Mbacké. Ce n’est pas peu dire.

Pendant plus de 15 ans que j’ai vécu dans l’amitié généreuse de Cheikh Anta Diop, je l’ai toujours trouvé soucieux, grave, mais jamais triste, sombre, déprimé. Le savant avait l’âme gaie, avec cet humour particulier qui caractérise les grands esprits. Altier, l’œil frais, le sourire à peine esquissé, la noblesse dans la démarche et le parler, toujours au dessus de la bêtise humaine et de l’intrigue, plein de bonne santé et de vigueur, tel était Cheikh Anta Diop, avec tout son pouvoir charismatique. Partout, Cheikh Anta Diop jouissait d’un très grand prestige, tant il était libre, autonome, moralement et intellectuellement. Un humaniste au sens plénier du terme qui, même au cœur du militantisme estudiantin et de l’engagement politique, savait préserver ses exigences, tout en respectant, sans opportunisme, la partie adverse. Cheikh Anta Diop disait net ce qu’il pensait, fermement mais avec courtoisie, une courtoisie exquise.

Cheikh Anta Diop semblait tenir une valeur ultime. Il rayonnait d’une intense lumière intérieure. Une vive sensibilité de surcroît. Le scientifique n’était nullement fermé à la poésie, à la musique, à l’art plastique, aux divers messages des savanes et forêts africaines. Il savait lire le destin de l’homme dans la mouvance de la vie quotidienne. Une inquiétude de l’esprit qui brillait comme une flamme blanche et qui faisait retrouver à Cheikh Anta Diop, quasi spontanément, les rythmes fondamentaux de la vie africaine, depuis les lointains profonds, ces lents dépôts millénaires de l’histoire négro-africaine, jusqu’à nos jours. C’est précisément cela que Cheikh Anta Diop entendait sauver, au plus quotidien de notre existence collective de Négro-Africains modernes.

Ecrire sur Cheikh Anta Diop, c’est, d’abord, je pense, être à l’écoute de son enracinement presque charnel au cœur du destin de l’Afrique contemporaine : les études, les savoirs, les engagements, les écrits, les exigences vis-à-vis de soi et des autres, sont comme des substances généreuses qui gonflent, sans tarir, la vie de Cheikh Anta Diop qui a épousé les plus grandes valeurs leurs humaines, pour servir l’Afrique et le reste du monde. Rien ne dictait le repos, sinon le travail, encore et toujours.

AU CREUSET DE LA CREATION CHEIKHANEENNE

La généalogie n’est jamais qu’une virtualité, un appel, une architecture en devenir. Ce qu’il faut qui compte, en définitive, c’est l’œuvre, signe qui prend place dans l’ordre des choses et du monde, pour témoigner sans ambages.

Nous le savons. Cheikh Anta Diop fut un grand travailleur. Un paramètre lumineux pour la jeunesse africaine consciente des eux actuels et futurs. Ce travail fécond de toute une vie humaine a beaucoup donné, ou plus exactement, a tout donné, c’est-à-dire l’essentiel qui constitue, aujourd’hui, l’univers mental et conceptuel de l’intelligentsia africaine avancée ;

  1. – l’ancienne civilisation égyptienne, pharaonique, était une civilsation négre : c’est l’un des grands apports de l’Afrique noire à la civilisation mondiale ;
  2. – la lecture globale, totale, objective, de l’histoire générale du monde nègre et celle du monde africain en particulier, depuis les origines humaines dans le Règne animal, d’abord au stade des Hominiens, ensuite au stade de l’Homo-sapiens ou de l’Homme moderne lui-même ; l’Afrique est le berceau de l’Humanité ;
  3. – tous les Noirs Africains, sans exception, peuvent tirer de l’expérience nègre égyptienne, pharaonique, le même bénéfice moral et culturel que les Occidentaux vis-à-vis vis de la civilisation gréco-latine ; c’est le thème des « Antiquités classiques africaines », à base d’égyptologie. Il faut enseigner en Afrique-noire, de l’école maternelle à l’université, la civilisation pharaonique (histoire, langue, sciences, droit,arts, architecture, religion, cosmogonies, philosophie, etc.) ;
  4. – la conscience historique et l’unité culturelle des peuples noirs africains dans leur ensemble, depuis l’origine des temps : c’est l’un des fondements de l’unité politique, concrétisée par un Etat multinational embrassant la quasi-totalité du continent africain. Cet Etat souverain continental et multinational devra être doté d’une superstructure idéologique et culturelle qui sera un de ses remparts essentiels de sécurité : « Cela veut dire qu’il faudra que cet Etat, dans son ensemble, soit conscient de son passé, ce qui suppose l’élaboration d’une Histoire Générale du Continent englobant les histoires particulières des différentes nationalités ». (Cheikh Anta Diop, texte de 1956) ;
  5. – le vrai support de la culture, c’est la langue, et la mosaïque linguistique africaine ne doit pas désarmer les intellectuels africains : « Dans cet ordre d’idées, il a été fait un travail de déblaiement consistant d’une part, à approfondir la parenté des langues africaines, à dégager leur génie propre, à étudier les aspects de la grammaire jusqu’ici ignorés des spécialistes, à intégrer des termes techniques à partir de conventions judicieuses ». (Cheikh Anta Diop, texte de 1956) ;
  6. – les arts nègres : « L’Art dans son ensemble, c’est-à-dire la sculpture, la peinture, la musique, l’architecture, devra aider l’Africain à se réaliser chaque jour davantage. La majesté de ses rytmes et de ses accents devait être à l’échelle du continent ». (Cheikh Anta Diop, texte de 1956) ;
  7. – la science au service du développement des sociétés africaines contemporaines, pour bâtir, sur du roc, le futur : « C’est par l’industrialisation à outrance que nous obtiendrons la force matérielle nécessaire pour garantir nos frontières politiques, en attendant que l’unification planétaire dont on parle tant puisse se réaliser (…) Notre continent est, pour ainsi dire, le centre énergétique et de matières premières du monde. Devant les réserves d’énergie hydraulique, d’uranium, de thorium, d’énergie solaire, éolienne, marée-motrice, etc…, et des matières premières de la zone équatoriale, sans parier des autres minerais, l’Europe est comparable à une caisse vide par rapport à l’Afrique ». (Cheikh Anta Diop, texte de 1956).
  8. les Antilles ? Cheikh Anta Diop a fait des conferences mémorables en Martinique et en Guadeloupe, ces dernières années. Mais, dès 1956, il ouvrait cette perspective capitale : « Les Antilles pourraient s’orienter vers la formation d’une fedération insulaire sur le type de l’Indonésie et qui, au lieu de regarder vers l’Amérique ou vers l’Europe, entretiendrait des relations de fraternité, de parenté, des relations économiques, commerciales, culturelles et politiques avec l’Afrique noire ». (Cheikh Anta Diop, texte de 1956).

Cela suppose l’organisation de l’Afrique-mère elle-même, dans le sens de l’unité politique, économique, militaire, au sein d’un Etat multinational. Rêve ? Utopie ? Il est certain que la fragilité actuelle de l’Afrique, remarquable au niveau de son immense endettement, tient avant tout d’un défaut d’organisation continentale efficace. De toutes les façons, le destin semble bien être que collectif, à en juger d’après les nombreuses, mais souvent éphémères, organisations sous-régionales et régionales, qui seraient un processus correct d’unification du continent, selon le rêve de Cheikh Anta Diop et l’utopie de Kwame N’Krumah, cet autre militant du panafricanisme et de l’unité africaine avant la lettre.

Ainsi au cœur de la lutte pour la libération nationale et des années difficiles 1948-1953, Cheikh Anta Diop avait pratiquement posé tous les grands problèmes de l’Afrique contemporaine, y compris celui, toujours non moins réel, de la bombe nucléaire sud-africaine.

Nous devons par conséquent tenir l’œuvre de Cheikh Anta Diop comme un véritable fil conducteur, face à tant de brillants et misérables clichés trompeurs, développés ici et là pour endormir les peuples américains, plus particulièrement leurs élites intellectuelles.

POST HOC, ERGO PROPTER HOC

A la suite de cela, donc à cause de cela, Cheikh Anta Diop, sans le contenu qu’implique la formule scolastique, est un parfait antécédent, aujourd’hui, dans les temps qui sont les nôtres. Autant de jalons significatifs, autant de moments d’affranchissement de toute contrainte, de toute sujétion, pour l’accomplissement de l’Afrique : Nations Nègres et Culture, L’Unité culturelle de l’Afrique noire, L’Afrique noire précoloniale, Antériorité des civilisations nègres, Parenté générique, Civilisation ou Barbarie, sans oublier, bien évidemment, les Fondements, et tant de savants articles publiés dans le bulletin de l’IFAN de Dakar, sur la métallurgie, l’enracinement dans la science en Afrique noire, les migrations africaines à partir du Haut-Nil en direction de l’Afrique centrale et, de là, vers l’Extrême-Occident du continent noir. A quoi il faut ajouter des articles politiques, circonstanciels, qui motivent et expliquent tout un engagement. Les interviews, les conférences, multiples, pour dire toujours la créativité d’une vie et d’une œuvre dont nous sommes, Africains d’aujourd’hui, forcément, des bénéficiaires.

Il y a 20 ans déjà – c’est une preuve qui est un témoignage unanime – Cheikh Anta Diop avait été distingué, au Festival des Arts nègres de Dakar, par le prix d « L’auteur africain qui a exercé sur le xxe siècle l’influence la plus féconde », à cause justement des idées, fort neuves et pénétrantes, du savant sénégalais.

Cette œuvre est donc là. Elle parle de nous. Elle nous concerne. Elle nous enseigne à prendre consciencieusement notre place dans l’histoire.

A partir de cette œuvre fondamentale, il faudra tout rebâtir, dans les sciences humaines et sociales, en Afrique noire où il n’existe pas encore d’histoire de la pensée, de la littérature, des arts, du droit, des sciences, des langues négro-africaines : il faudra nécessairement, d’une nécessité logique et historique, partir de l’Egypte pharaonique, soit des Antiquités négro-africaines elles-mêmes.

Prenons un cas précis : la linguistique africaine, pour mieux montrer l’importance heuristique, épistémologique des travaux de Cheikh Anta ,Diop.

Jusqu’ici, la linguistique, en Afrique noire, est presque exclusivement « descriptive », « synchronique ». Chacun de nous décrit son idiome maternel, du mieux qu’il peut. C’est une besogne utile, nécessaire, formatrice. Mais il n’y a plus rien au-delà de ces descriptions standardisées, répétitives, statiques, finalement sans projet linguistique. Dans ce cadre quasi-stérile de la description pure et simple, la linguistique négro-africaine ne restera jamais que banale, morose, sans grands intérêts scientifiques, il faut bien le dire.

Mais il y a plus grave. C’est que les classifications générales à base de linguistique typologique ou de linguistique historique ne pourront pas être « critiquées » par les linguistes africains descripteurs, mêmes descripteurs avertis, compétents. C’est ainsi que la classification du Professeur Joseph H. Greenberg est généralement acceptée comme une vérité. Cette classification inclut le sémitique (accadien, babylonien, phénicien, ugaritique, hébreu, arabe, sud-arabique, ge’ez, syriaque, etc), le berbère (touaregh, rifain, siwa, etc), et l’égyptien (pharaonique, copte) dans une seule et même famille, l’ « afro-asiatique », nouveau baptême reçu par le « chamito-sémitique ». On y range aussi les langues couchitiques et tchadiques. Un groupe de linguistes de Los Angeles (Californie, U.S.A.) ont même créé une collection intitulée : « Afroasiatic Linguistics », qui accueille des études ayant trait à l’ « afro-asiatique ». Cela fait sérieux.

Or, dans la matérialité des faits linguistiques eux-mêmes ; et en usant de la méthode de la linguistique comparée ou historique, celle-là même depuis longtemps appliquée à l’indo-européen par exemple, il est donné de constater, sans forcer du tout les analyses, que l’égyptien ancien (pharaonique) et le copte (égyptien vocalisé) n’ont pas un ancêtre commun prédialectal avec le sémitique ou le berbère, et qui serait le fameux « afro-asiatique » ou « chamito-sémitique », au demeurant jamais reconstruit par aucun tenant de cette fallacieuse théorie.

Le descripteur de la sychronie n’y peut rien, purement et simplement. Il prend en son compte ce que dit Greenberg. C’est plus commode. Des erreurs peuvent perdurer ainsi, des générations entières.

La théorie « afro-asiatique » ou « chamito-sémitique » de Greenberg et de ses disciples ne tient pas debout. Le célèbre colloque international sur l’égyptologie, organisé par l’UNESCO, au Caire, en 1974, avait unanimement reconnu, preuves à l’appui, que l’égyptien n’était pas une langue sémitique, que l’égyptien n’appartenait pas à une même famille que les langues sémitiques, qu’il fallait lui trouver au contraire des parents en Afrique noire.

Autrement dit, l’égyptien pharaonique, le copte et les langues négro-africaines modernes sont génétiquement apparentés : il n’y a que la linguistique comparée ou historique à pouvoir traiter de cette question ardue, en introduisant le temps dans l’étude des langues négro-africaines, qui reçoivent dès lors un traitement historique.

Le grand mérite de Cheikh Anta Diop est d’avoir introduit la dimension temporelle, historique, dynamique, dans l’étude des langues négro-africaines.. C’est énorme comme révolution.

Pareillement, il faudra, dorénavant, étudier dans le temps, à travers celui-ci, la philosophie africaine, la littérature négro-africaine, les arts nègres, le droit africain, etc., à partir des antiquités pharaoniques, pour avoir, sous les yeux de l’intelligence, toute l’évolution, toute l’histoire de la philosophie, de la littérature, des arts, du droit, etc, sur le continent africain, jadis placé au seuil de l’histoire par F. Hegel, ainsi qu’on le sait, par pur arbitraire.

Cheikh Anta Diop est l’homme des ruptures épistémologiques décisives : ruptures d’avec l’histoire coloniale, ruptures d’avec les méthodologies vétustes et inopérantes, ruptures d’avec les catégories conceptuelles des canons ethnographiques occidentaux. Ruptures, certes. Mais aussi construction, d’un même mouvement. C’est cela la critique, au sens presque kantien du terme. Voilà pourquoi Cheikh Anta Diop n’est jamais tombé dans l’idéologie qu’il combattait pour tous ses excès racistes, volontairement ethnocides.

Pour toutes ces raisons et les autres, nous devons impérativement travailler dans le sens initié par Cheikh Anta Diop, celui de l’unité culturelle, politique et économique, au profit de l’Afrique d’abord, ensuite de l’Humanité, sans confier les tâches urgentes à un universalisme culturel inoffensif. Notre force sera dans l’organisation pour conduire un travail méthodique, collectif, avantageux. L’esprit de Cheikh Anta Diop signifie précisément dynamisme : rupture et construction.

Il n’avait aucun souci de la gloire d’outre-tombe. De son vivant toujours, la renommée ne l’attirait pas. Il savait conserver un coeur dispos et libre au travail : cette vie même est un exemple puissant d’éthique.

Heureux Sénégal dont les dieux du sol sauront protéger, pour toujours, l’univers puissant et multiple de Cheikh Anta Diop.

[1] Rappelons ce texte, oublié, du sociologue français : « La culture négro-africaine a donné au monde entier un exemple d’extraordinaire vitalité et vigueur. Toutes les conceptions vitales, religieuses comme philosophiques, sont, j’en suis convaincu, sorties de cette source. La civilisation de l’ancienne Egypte ne serait pas possible sans le grand exemple de la culture négro-africaine, et elle n’en fut, très probablement, que la sublimation », Georges GURVITCH, Message au Congrès mondial des Ecrivains et Artistes Noirs, Rome, 1959 : l’originaI de ce message de GURVITCH se trouve dans les papiers de Cheikh Anta Diop.

-PREFACE

-LES THESES FONDAMENTALES DE CHEIKH ANTA DIOP

-L’IDENTITE CULTURELLE DANS L’OEUVRE DE CHEIKH ANTA DIOP

-HOMMAGE A CHEIKH ANTA DIOP

-CHEIKH ANTA DIOP, FONDATEUR DES THEORIES DE LA CULTURE DES NATIONS NEGRES

-CE QU’IL FAUT RETENIR DES TRAVAUX LINGUISTIQUES DE CHEIKH ANTA DIOP