Amadou Mahtar Mbow
Développement et sociétés

LA DIMENSION CULTURELLE DU DEVELOPPEMENT

Ethiopiques n° 64-65 revue négro-africaine

de littérature et de philosophie

1er et 2e semestres 2000

La dimension culturelle du développement [1]

Peut-être convient-il de faire un bref historique de la notion de développement qui, dans l’acceptation que je lui donnerai ici, est relativement nouvelle puisqu’elle remonte aux années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale. Contrastant avec la période de l’entre-deux guerres marquée dans de nombreux pays par la stagnation, puis la crise, ces années ont vu un essor économique d’une rapidité et d’une durée sans précédent. Les acquis de la science et de la technique, stimulés par l’effort de guerre, permirent de recréer ou de développer dans l’hémisphère nord un potentiel industriel dont la croissance paraissait d’autant plus sans limite que les besoins nouveaux de la consommation paraissaient eux-mêmes sans bornes. Le processus de démocratisation des sociétés, autre phénomène caractéristique de l’après-guerre, et les lois sociales qui en résultèrent, entraînant une élévation plus significative du niveau de vie des couches les plus défavorisées des populations, l’idée que l’homme entrait réellement dans l’ère de l’abondance se fit de plus en plus jour. Ainsi les pays les plus avancés se considéraient sur la voie d’une croissance permanente, notion que les limites de notre globe auraient dû suffire à réfuter. Pour leur part, les pays pauvres concevaient l’espoir d’imiter les riches en amorçant eux aussi une croissance économique rapide.

Très vite, on se rendit compte que les choses n’étaient pas si simples. D’une part, les pays défavorisés voyaient s’élargir, et non diminuer, l’écart qui les séparait des pays nantis. Ils connurent en outre des phénomènes nouveaux d’exode rural et de concentration urbaine, semblable à ceux que l’Europe avait dû affronter durant la première révolution industrielle, ainsi que la destruction de certaines cellules communautaires de base, sans pour autant atteindre un rythme de croissance économique satisfaisant. D’autre part, tous les pays qui avaient misé sur un développement accéléré, et qui sur ce plan avaient obtenu des résultats tangibles, s’aperçurent, plus ou moins tardivement, que la croissance de leur économie faisait surgir de nouveaux problèmes ou suscitaient de nouvelles aspirations qu’il fallait coûte que coûte satisfaire. D’où l’idée que le développement économique devait s’accompagner d’un développement social ayant pour objet notamment de mieux lutter contre les maladies, d’élargir l’accès à l’éducation, de mieux loger les populations, de protéger les travailleurs contre le chômage et le sous-emploi, bref de contribuer au mieux-être des individus.

Certes, de ce point de vue, des résultats importants ont été obtenus dans les pays dits développés, quoi que des îlots de pauvreté y subsistent encore. Mais la crise de l’énergie a démontré les difficultés de la tâche, notamment pour ce qui est du chômage et du sous-emploi. En outre, si l’on prend en considération l’ensemble du monde, l’on s’aperçoit que les deux-tiers de l’humanité demeurent en proie à des conditions de vie difficiles, voire même voisines de la misère dans bien des pays.

Depuis plusieurs années, du reste, dans les pays les plus prospères, comme dans ceux qui sont les plus défavorisés, s’affirme de plus en plus le sentiment que cette conception élargie du développement, qualifié désormais d’économique et social, demeure elle-même trop étroite et qu’elle laisse une insatisfaction profonde à ceux-là même qui en ont le plus bénéficié. Si les manifestations de cette insatisfaction n’ont été sensibles essentiellement qu’au niveau des jeunes, ou de certaines catégories ou grands corps sociaux comme l’éducation, ses racines paraissent plus profondes. C’est ainsi qu’on a pu parler de crise de société. Cette crise serait en grande partie due à la rapidité des transformations qui affectent la vie de l’homme dans tous les domaines et qui ne laissent plus les possibilités d’adaptation progressive que connaissaient auparavant les sociétés. C’est sans doute parce que les modèles de développement, adoptés dans la plupart des pays du monde, ont généralement accordé la priorité à l’accumulation du capital scientifique, technologique et économique au détriment de ce qui devrait être la finalité même du processus de développement et que, pour employer une expression un peu sommaire mais significative, j’appellerai le bonheur des hommes. Malgré la diversité des contextes politiques et sociaux dans lesquels elles s’insèrent, les réflexions suscitées par ce malaise dans les divers types de civilisation contemporaines, se rejoignent, en général, sur un point fondamental, à savoir que le développement est un processus multiforme et global où la place de l’économie est essentielle mais non suffisante. Le bien-être matériel ne saurait résumer l’ensemble des aspirations humaines. Le simple calcul du revenu moyen par habitant ne permet guère d’évaluer à lui seul le degré réel de développement d’une société, ni même le degré de satisfaction des hommes qui la composent. L’action pour le développement se doit de mettre en œuvre des mécanismes complexes et complémentaires intéressant à la fois l’économie, l’oganisation sociale, la maîtrise de la technologie et l’épanouissement des valeurs culturelles et humaines.

L’aspect qualitatif apparaît donc comme une notion fondamentale du processus de développement, dont l’homme doit être non seulement l’agent, mais le but ultime. Ainsi la finalité culturelle paraît devoir fonder toute démarche visant à la réalisation de tout développement intégré et harmonieux, et ce tout autant dans les pays en développement que dans les pays développés.

La culture, en effet, plonge ses racines jusqu’au plus profond de l’être ; elle est, même si l’on ne veut pas toujours l’admettre, l’élément fondamental de la vitalité de toute société. Elle synthétise toutes les activités créatrices d’un peuple, ses modes de production et d’appropriation des biens matériels, les rapports sociaux existant en son sein, ses formes d’organisation, ses conquêtes et ses défaites, ses joies et ses peines, ses souffrances, ses croyances, ses créations artistiques et littéraires, que celles-ci soient écrites ou transmises de bouche à oreille, de génération en génération, comme dans les civilisations de l’oralité qui sont nombreuses dans les pays du Tiers-Monde.

On a tendance à sourire devant les revendications de l’authenticité dans certains de ces pays sans peut-être prêter attention à ce qu’elles comportent, même si les voies choisies peuvent paraître discutables, de volonté, d’enracinement à soi, devant les assauts permanents d’influences extérieures perturbatrices. Dans la plupart des pays en développement, la culture apparaît, en effet, comme un fait social si fondamental qu’aucun effort de développement authentique ne saurait se concevoir sans une réflexion préalable sur la nature de l’identité culturelle et sur les principes de l’action à entreprendre pour affirmer cette identité. Aussi y voit on prédominer de plus en plus la tendance selon laquelle le développement ne peut se limiter à un processus mécaniste de rattrapage économique ni à l’adoption sans nuances d’un schéma de modernisation dont les critères ont été établis ailleurs en fonction d’impératifs découlant d’une histoire totalement différente.

COMPTER AVEC LA TRADITION

Il faut donc compter avec la tradition, mais sans voir nécessairement en elle un obstacle à la modernisation. En fait, la tradition n’est pas forcément une fatalité déterminante. Elle apparaît bien davantage comme un registre où s’inscrivent les expériences accumulées au long de l’histoire par une collectivité. Elle ne devient négative que lorsque, sous l’influence de facteurs historiques ayant entravé son évolution, les hommes qui composent cette collectivité s’immobilisent dans la répétition rituelle et figée des mêmes rapports et des mêmes symboles. C’est seulement quand le signe perd sa signification que la tradition risque de devenir contemplation immobile de soi.

Autrement, dans l’immense réservoir des acquis passés, il est possible et souhaitable que des traits latents s’actualisent, que le signe négligé, oublié ou dédaigné, revive au service des hommes de notre temps. Grâce à l’innovation culturelle, la tradition peut émerger de son sommeil, s’insérer dans l’actualité vécue et devenir même un adjuvant du développement et du progrès. Des exemples sont déjà là pour prouver que la conquête de la modernité pour les pays du Tiers Monde peut se faire par d’autres voies que l’adoption passive d’un processus calqué sur des modèles étrangers. La modernité peut apparaître au contraire comme la réactualisation – au terme d’un examen critique n’hésitant pas à faire table rase de tous les éléments dépassés – des formes, des rapports et des symboles qui constituent, au plus profond le visage spécifique d’une culture. L’innovation, aspect dynamique de l’identité et de l’action culturelle, sera l’agent de cet éveil. Autrement dit, pour les pays en développement, il ne s’agit pas de refuser la modernité en tant que telle, mais de rejeter les critères qu’on lui applique et les voies d’accès qu’on en propose, et notamment certains choix que ces voies impliquent.

On a longtemps soutenu que le développement économique de ces pays était essentiellement entravé par des obstacles inhérents aux facteurs culturels. C’est ainsi que, pour certains, les résistances au changement seraient dues pour une large part au fait que la concurrence, telle qu’on l’entend en Occident, est étrangère à la nature des sociétés traditionnelles. Il est vrai que l’esprit de compétition, sous la forme qu’il a pris en Europe, ne se rencontre pas dans ces sociétés. Mais peut-on en déduire que cette absence est vraiment la cause du sous-développement partout et toujours ? La compétition n’est-elle pas, plutôt que la cause déterminante du progrès économique, une caractéristique particulière des pays occidentaux ? Les notions d’individualisme, de profit, de réussite qui jouent un si grand rôle dans ces pays ne se retrouvent pas dans d’autres types d’organisation sociale, mais elles peuvent y être remplacées par des notions différentes, telles que la cohérence familiale ou la solidarité sociale, qui contribuent à l’épanouissement de la personnalité collective plutôt qu’à la réussite individuelle. Deux exemples spectaculaires de développement en Extrême-Orient, dans deux contextes politiques radicalement différents, sont là pour attester qu’il ne s’agit pas d’une vue de l’esprit.

Cela étant, on peut observer dans les sociétés traditionnelles un autre type de résistance à la notion d’un développement purement économique. Il s’agit du rapport qui lie ces sociétés à la terre. Les relations spécifiques que ces sociétés entretiennent avec la nature peuvent effectivement les amener à rejeter certaines techniques qu’elles considèrent comme prédatrices. De plus, contrairement aux normes de la société de consommation, l’un des principes communs aux sociétés traditionnelles est de ne produire que les objets nécessaires à la satisfaction des besoins vitaux car la nature ne leur apparaît ni comme un réservoir inépuisable, ni comme un ensemble de biens potentiels dont il suffit de se rendre maître. Si éloignée qu’elle soit de la rationalité occidentale, il ne s’ensuit pas que cette attitude soit irrationnelle. Du reste, le mouvement de défense de l’écologie qui, depuis quelques années seulement, se manifeste vigoureusement dans les pays industrialisés nous montre en l’occurrence avec éclat que la transmission des enseignements de la culture, entendue au sens large que je lui donne ici, ne doit nécessairement se faire à sens unique.

Ces quelques observations sur les facteurs culturels considérés dans leurs rapports avec les problèmes du développement attestent l’importance qui s’attache à l’adoption de modèles particuliers de développement tenant compte de la spécificité des sociétés émergentes. Plus de modèle sera conforme aux traditions culturelles et aux valeurs humaines de ces sociétés, plus il sera viable et plus il aura de chances de se révéler fécond.

Cependant, il n’est pas de progrès sans une rénovation des modes de penser, de sentir et d’agir, faute de quoi d’immenses possibilités risqueraient de demeurer stériles. Toute évolution économique et sociale exige des adaptations culturelles et la santé même d’une culture se mesure à son aptitude au changement. Le développement culturel se présente alors comme un effort conscient visant à rationaliser et à planifier les transformations qu’une société entend introduire dans l’interprétation de son passé, dans l’organisation de sa vie présente et dans la vision qu’elle se forge de son propre avenir.

Cette intégration de la culture au développement économique et social signifie que celui-ci ne saurait sans danger être conçu hors des contextes concrets dans lesquels ils doit s’insérer. Le concept du développement n’est pas un concept univoque. Il implique une pluralité de voies qui sont elles-mêmes fonction des caractéristiques culturelles de la société qui décide de s’y engager.

Pour résumer, le processus du développement dans les sociétés traditionnelles doit tenir compte du fait que la culture peut être, tout à la fois et tour à tour, une force de résistance ou d’intégration, d’acceptation passive ou de refus actif, de continuité répétitive ou d’innovation inventive.

C’est pourquoi les pays du Tiers Monde s’efforcent de concilier développement et fidélité à soi-même, progrès et continuité, universalité et droit à la différence. Cette exigence pousse les sociétés émergentes, encore à la recherche d’un équilibre et d’une formulation, à opérer un choix parmi leurs valeurs héritées afin de tenter la mise au point d’un modèle endogène de développement qui leur permettra, dans un premier temps, de faire face aux puissantes forces exogènes de l’acculturation, puis, renforcées dans leur être, de s’ouvrir au monde en coopérant à la naissance d’un ordre économique et social mondial fondé sur le respect mutuel et une juste réciprocité. C’est parce qu’elle est perçue à la fois comme un facteur de transformation de libération et d’unité et comme un élément positif d’un système rénové de relations internationales que l’affirmation de l’identité culturelle entre dans la genèse même du développement et apparaît aujourd’hui comme une revendication commune à tous les peuples des pays qui, bien qu’ayant accédé à l’indépendance, continuent à combattre pour un mieux-être.

LE CAS DES PAYS LES PLUS AVANCÉS

Après ces quelques réflexions sur les pays du Tiers-Monde, je voudrais envisager le cas des pays les plus avancés économiquement car la dimension culturelle du développement, encore que selon des modalités différentes, concerne également les sociétés développées. Celles-ci vivent de nos jours une période de profonde et rapide mutation due aux bouleversements de tous ordres que l’âge industriel a fait naître et qui semble déboucher sur une véritable crise de civilisation. Cette crise revêt des formes si diverses et s’étend à des domaines si variés que je devrai me limiter à une énumération qui ne saurait être complète. Qu’il me suffise d’évoquer la menace nucléaire, les dangers que court l’équilibre écologique de la planète et surtout, puisqu’elles sont au cœur du sujet que j’aborde devant vous, la remise en cause des systèmes de valeurs d’une part et la crise économique et monétaire d’autre part.

Je ne saurais, dans le temps qui m’est imparti, m’étendre sur les origines et les effets de cette crise. Aussi voudrais-je me borner à présenter quelques remarques sur les aspects proprement culturels de ce phénomène, à savoir l’existence d’une crise de l’identité et d’une crise de la créativité.

La crise de l’identité est un fait patent et presque universel, même si les causes en sont différentes d’une aire culturelle à l’autre. Dans le cas des pays industrialisés, ces causes me paraissent être avant tout la fantastique accélération de l’histoire qui, coupant l’individu de ses racines, le rend étranger à lui-même et le processus uniformisateur du modèle industriel qu’aggrave la prééminence insuffisamment contrôlée des communications de masse.

Cette crise d’identité semble faire craindre un dessèchement des facultés d’adaptation innovatrice par quoi les civilisations successives purent ressurgir, au moins en partie, sous d’autres formes. C’est ainsi que, si l’on prend l’exemple de l’Occident, la civilisation romaine avait prolongé, d’une certaine manière, le « miracle grec » ou que la Renaissance, malgré ses apparences de bouleversement radical, n’avait pas répudié tous les acquis du Moyen Age. Cette créativité avait jusqu’à présent permis à la culture de se transformer sans véritable rupture. Aujourd’hui, elle montre des signes d’épuisement qui ne laissent pas d’être inquiétants.

Cette crise culturelle profonde a des répercussions concrètes sur la qualité de la vie quotidienne. Les campagnes se dépeuplent. La ville se transforme en une fourmilière qui apparaît à ce point sans âme que ses habitants la désertent dès qu’ils en ont l’occasion en des migrations hebdomadaires ou saisonnières qui confinent à une sorte d’exode. Le travail manuel perd sa noblesse. L’habitat humain s’uniformise au mépris de toute beauté. Le patrimoine culturel et naturel se dégrade. La culture populaire se meurt, remplacé par une culture de consommation purement passive.

La dégradation rapide de la qualité de la vie a amené, on le sait, certains penseurs à donner l’alarme, mettant en garde contre les dangers d’une croissance exponentielle et d’un développement sans contrôle, d’aucuns allant jusqu’à préconiser ce qu’on a appelé la « croissance zéro ».

Si je fais mienne pour une large part cette analyse critique, il me paraît cependant que, face à une pareille crise, la solution ne devrait pas consister à arrêter purement et simplement la croissance, mais bien plutôt à la délivrer d’elle-même, de sa logique fermée qui justifie l’action par l’action et non par le but à atteindre. En d’autres termes, la croissance ne devrait plus avoir pour objectif d’accroître aveuglément et indéfiniment la masse des biens consommables mais de s’assigner des motivations humaines. Ainsi l’une des solutions possibles à la crise pourrait résider dans une inversion radicale du processus : au lieu que les produits de la civilisation technicienne et industrielle se trouvent en situation de commander les besoins humains, ce sont ces derniers qui devraient déterminer les impératifs économiques, techniques et scientifiques et moduler ainsi le rythme, les modalités et la finalité du développement. Et cela, tout naturellement, suppose qu’on tienne compte de la dimension culturelle du développement.

En d’autres termes, le développement doit avoir pour but ultime de rendre l’homme à lui-même, c’est-à-dire accordé à un espace qui magnifie son existence au lieu de la restreindre, à un temps réconcilié avec ses besoins et ses désirs, à une ville qui l’intègre au lieu de le rejeter, à une communauté devenue solidaire, à un travail qui lui confère dignité et liberté. La croissance économique n’a de sens que si elle permet un surplus d’humanité et de créativité. Sinon, elle deviendra semblable à ce balai se retournant contre l’apprenti sorcier qui croyait en être devenu le maître. C’est en définissant rigoureusement la dimension – je dirai plutôt la finalité – culturelle du développement et en y subordonnant toute croissance économique que les sociétés développées parviendront à surmonter une crise qui risque de dévier la marche vers le progrès que l’humanité accomplit depuis l’aube de l’histoire. C’est à cette condition aussi qu’elles pourront vivre en harmonie avec leur environnement naturel humain, et en particulier établir des rapports plus équitables avec le monde en voie de développement.

On voit donc que la problématique de la dimension culturelle concerne tout autant les pays développés que les pays en voie de développement, je ne puis me limiter aux seuls domaines considérés traditionnellement comme relevant de la culture. Telle que je l’entends, la culture dépasse singulièrement le système des beaux-arts et des belles-lettres. En tant que réponse spécifique des communautés humaines aux agressions extérieures, la culture a des liens indissolubles avec l’éducation, avec la pratique de la communication au sein d’une société ou entre sociétés différentes, de même qu’avec la science et la technologie.

ÉDUCATION, COMMUNICATION, SCIENCES ET TECHNIQUES.

C’est dans cet esprit qu’après m’être efforcé de cerner la dimension culturelle du développement, je voudrais maintenant passer rapidement en revue avec vous trois grandes sphères de l’activité humaine auxquelles la culture est intimement liée et avec le concours desquelles elle élargit son action au service du développement.

Commençant par l’éducation, je noterai tout d’abord que la culture et l’éducation sont l’une et l’autre des facteurs d’enracinement social et qu’elles apparaissent comme essentiellement complémentaires quant on les envisage sous l’angle du développement. Le développement économique et social est en effet conditionné pour une large part, on l’a vu, par la conception du monde qui prévaut dans la société considérée, mais cette conception du monde est elle-même influencée par le message que transmettent les systèmes éducatifs, et les sensibilités qu’ils contribuent à stimuler.

Vous savez que, dans les pays du Tiers-Monde, l’éducation traditionnelle conçue comme un instrument d’initiation et d’intégration a vu son champ d’action se réduire considérablement au fur et à mesure des progrès de la scolarisation. C’est donc l’école moderne qui a pris le relais, et ce, de manière irréversible. Cependant les nouveaux enseignements qu’elle diffuse sont loin d’être toujours appropriées à la situation et aux besoins réels des individus et des groupes. Non seulement elle bouleverse les sociétés de tradition orale en y introduisant l’écrit, les langues étrangères et une nouvelle vision des choses, mais encore, calquée trop souvent sur des modèles étrangers, elle entre en conflit avec l’éducation familiale et remet en cause les structures de la vie économique et sociale. A mesure que la scolarisation progresse, on voit s’accentuer une faille dans la vie intellectuelle et culturelle, puisqu’on assiste à la coexistence malaisée d’une culture élitiste et d’une culture populaire ou traditionnelle n’ayant presque rien de commun avec la première.

Cette situation crée une perturbation profonde chez l’enfant qui est contraint de vivre sur plusieurs registres différents, sinon inconciliables. C’est pourquoi une mise en cause des systèmes éducatifs hérités de l’époque coloniale semble devoir s’imposer dans les pas du Tiers-Monde pour que l’éducation y devienne un agent de développement qui fasse corps avec la société où s’exerce son action. On est ainsi amené à concevoir l’éducation dans le cadre d’une problématique globale qui doit prendre en considération les facteurs économiques, sociaux et aussi culturels.

C’est sous presque tous ses aspects que l’éducation doit se relier aux valeurs les plus significatives de la culture. Il devient nécessaire notamment d’éviter dans toute la mesure du possible le choc de déracinement qu’on observe un peu partout en Afrique par exemple et qui consiste à dispenser dès le début de la scolarisation un enseignement dans la langue qui n’est pas celle de l’enfant. L’emploi des langues parlées par la communauté à laquelle appartient l’enfant apparaît donc comme une exigence à la fois pédagogique et culturelle. A cette option majeure doivent être associées diverses réformes ayant pour but, en valorisant les arts et traditions populaires et les valeurs sociales, d’enraciner renseignement dans les réalités et l’histoire nationales. Il importe en outre de développer l’éducation permanente, et ce pour deux raisons au moins. D’une part, il faut dispenser un enseignement aux adolescents et aux adultes, hélas nombreux encore, qui n’ont pas pu être scolarisés. D’autre part, il faut réduire le fossé qui sépare la culture des élites de celle des masses. C’est à ce prix seulement qu’on obtiendra des populations une participation consciente et active sans laquelle il ne saurait y avoir de développement véritable. Qu’il me soit permis d’ajouter que, si je me suis étendu en l’occurrence sur le cas des sociétés du Tiers-Monde, c’est parce que les ruptures d’équilibre et les obstacles à la participation y sont particulièrement flagrants. Mais le grossissement même avec lequel ces phénomènes y apparaissent aide sans aucun doute à comprendre les difficultés moins spectaculaires, mais souvent très analogues, auxquelles se heurtent dans leur développement les sociétés industrialisées.

Les rapports entre la culture et les communications de masse ne vont pas sans soulever des problèmes du même ordre. La technologie de la communication a connu, en l’espace de quelques années, un progrès si rapide qu’il a bouleversé la vie et, partant, le développement des sociétés industrielles comme des sociétés en développement. Si ces dernières ont subi principalement le choc de la diffusion mondiale des radios à transistor, l’expansion de la télévision par câble et le magnétoscope, la maîtrise de l’informatique, sont autant de défis que les pays industrialisés sont loin d’avoir pleinement relevés.

Cet essor vertigineux des techniques exige que soient élaborées des politiques de la communication qui devront nécessairement tenir compte des spécificités culturelles de diverses communautés, car la communication, par le réseau serré d’échanges d’idées et d’informations qu’elle met en place comme par le conditionnement des esprits que souvent elle impose, paraît devoir jouer un rôle majeur dans le processus global du développement. Il dépendra de la façon dont les hommes sauront utiliser les instruments nouveaux mis à leur disposition que ce rôle soit bénéfique ou néfaste. En tout état de cause, il apparaît indispensable d’intégrer les moyens de communication à la politique culturelle car il serait illusoire de penser que ces moyens ne posent que des problèmes d’ordre technique. Ils agissent nécessairement sur les attitudes politiques, sur les comportements sociaux, sur les esprits et donc sur la culture entendue au sens large.

De plus, dans le cas particulier du Tiers-Monde, le développement des moyens de communication exige des moyens matériels de production dont le coût est difficilement supportable pour l’économie des pays. Aussi beaucoup de ceux-ci sont-ils obligés d’importer des informations, des enregistrements, des films élaborés ailleurs véhiculant des valeurs et des formes de comportement étrangères. Il en résulte une extraversion culturelle éminemment nuisible pour ceux qui la subissent. Je n’ignore pas que l’établissement de normes internationales en la matière, question que l’Unesco a déjà commencé à étudier, se heurte à d’énormes obstacles puisqu’il faut sauvegarder à la fois une certaine « justice culturelle », extrêmement importante mais difficile à définir avec précision et un idéal de liberté de l’information légitimement cher à la plupart d’entre nous. En attendant que des résultats puissent être obtenus dans cette direction et pour éviter le risque d’une dépersonnalisation culturelle des pays économiquement démunis, ils paraît nécessaire que ceux-ci s’efforcent d’intégrer étroitement leur utilisation des moyens de communication à leurs politiques culturelles et que, par ailleurs, ils recherchent des solutions techniques qui puissent répondre aux moyens dont ils disposent.

J’en viens maintenant à la question fondamentale pour l’avenir du développement, des rapports entre la science et la technologie, d’une part, et la culture, de l’autre. Qu’on le veuille ou non, l’implantation d’une technologie étrangère peut avoir sur les comportements et les valeurs culturelles des sociétés en développement une influence préjudiciable à l’équilibre de ces sociétés. Elle peut provoquer une distorsion des normes, une perturbation des systèmes traditionnels ainsi que l’introduction de nouvelles valeurs sans rapport avec les réalités sociales et humaines profondes.

Des mesures d’ordre culturel devraient donc être prises pour remédier aux effets secondaires négatifs de l’implantationde technologies nouvelles dont l’apport peut par ailleurs être indispensable aux sociétés en voie de développement. Mais surtout, il est souhaitable, chaque fois que cela est possible, de chercher à mettre au point sur place une technologie adaptée à la situation au lieu de recourir à des recettes importées. Le développement le meilleur et le plus vigoureux sera toujours, il ne faut pas se lasser de la répéter, le développement endogène.

Il y a lieu cependant d’aller plus loin en s’attachant à redéfinir la finalité du transfert des connaissances à la lumière de la dimension culturelle du développement. L’implantation de la science et de la technologie dans les pays du Tiers-Monde ne devrait pas se concevoir comme le déversement d’un trop plein à l’intention de périphéries assistées. Le but, difficile à atteindre, mais dont la valeur serait inappréciable, consisterait à ce que l’échange des connaissances devienne une interaction des créativités culturelles nationales grâce à une redynamisation des potentialités propres aux sociétés en développement. L’accès au savoir et à la maîtrise de la science et de la technologie ne devrait pas se faire au prix d’un sacrifice des identités nationales. Pour mériter d’être vécues, les futures civilisations ne devront pas se fonder sur un nivellement générateur de banalité cosmopolite, mais sur la richesse de multiples cultures ayant acquis assez de force pour sauvegarder leur spécificité. Et si les exigences du développement font que nulle société ne saurait se passer de science, il faut pour que cette science fructifie au mieux, qu’elle pousse ses racines dans chaque société. La science ne pourra contribuer à améliorer pleinement le sort des hommes dans les pays où elle est encore ressentie comme un apport étranger que le jour où elle se sera faite partie intégrante de la culture.

LA CONTRIBUTION DE L’UNESCO

Parvenu à ce point, je voudrais dire un mot de l’action de l’Unesco, Organisation dont la compétence s’étend à la fois au développement et à la culture. Mais c’est essentiellement de la culture que je vous parlerai. D’une part, parce que, dans le système des Nations-Unies, les questions culturelles relèvent uniquement de l’Unesco alors que le développement concerne toutes les institutions faisant partie du système. D’autre part, parce que l’Unesco a apporté depuis quelques années une contribution originale au problème du développement culturel en lançant l’idée de « politique culturelle », en en précisant la portée, en en définissant les applications.

Il était d’ailleurs inévitable que, dans le cadre intergouvernemental qui est celui de l’Unesco, la notion de développement, après s’être étendue progressivement à des aspects sociaux tels que l’éducation, finisse par déboucher sur le culturel. En fait, c’est à la Conférence intergouvernementale sur les aspects institutionnels, administratifs et financiers des politiques culturelles, convoquée par l’Unesco à Venise en 1970, que s’est cristallisée, au terme d’un long processus, la prise de conscience de la place éminente qui doit revenir à la culture dans le monde moderne et, par suite, des responsabilités qui incombent aux États à cet égard. Tel est le cadre dans lequel la reconnaissance du développement culturel comme dimension essentielle du développement intégral des États allait consacrer l’idée que l’homme est à la fois l’instrument principal et la véritable finalité.

La Conférence de Venise réunissait des représentants des gouvernements du monde entier. C’est tout naturellement aux conférences régionales sur les politiques culturelles, que l’Unesco a organisées ensuite, qu’il appartenait de poursuivre et d’approfondir, dans leurs contextes spécifiques, la réflexion amorcée par la communauté internationale et d’accélérer l’évolution qui a permis de passer d’une conception essentiellement esthétique, voire élitiste, de la culture, à celle de l’action culturelle engagée dans le processus de développement en faveur de l’épanouissement et de la promotion des individus et des communautés.

C’est ainsi que la Conférence réunie en 1972 à Helsinki devait recommander aux États membres « de consacrer le droit à la culture sur le plan juridique en l’inscrivant dans leur constitution nationale ou dans d’autres textes législatifs ». En 1973, à Yogyakarta, en Indonésie, la Conférence sur les politiques culturelles en Asie recommandait à l’Unesco de prévoir « des mesures pour le libre accès de tous à la culture et leur participation active à la vie culturelle de la société ». Tout récemment, en octobre 1975, la Conférence intergouvernementale sur les politiques culturelles en Afrique, tenue à Accra, au Ghana, mettait l’accent sur « l’affirmation de l’identité culturelle, élément essentiel de libération créatrice et d’édification nationale ».

Des réunions régionales de même nature sont prévues en 1977 pour l’Amérique latine et les Caraïbes et en 1978 ou 1979 pour les Etats arabes. Après quoi, une nouvelle conférence mondiale pourra être réunie pour clore ce qu’on pourrait appeler la première décennie du développement culturel, faire le point du chemin parcouru et tracer les étapes ultérieures de l’action à entreprendre, tant dans le cadre national que dans celui de la coopération régionale ou internationale.

C’est dire l’importance que les gouvernements, et même ceux qui avaient pour tradition de s’en désintéresser, reconnaissent désormais à la culture. En fait, c’est parce que prise dans un sens restrictif elle a été trop longtemps considérée comme un luxe et l’apanage de minorités privilégiées que la culture est souvent demeurée en marge des préoccupations des Etats. Mais dès lors qu’elle est appréhendée comme un fondement essentiel de la vie de tout peuple et comme un facteur de transformation et de progrès, de mobilisation sociale et de développement, il revient aux pouvoirs publics de définir une politique dans le domaine de la culture, tout comme ils le font pour les autres secteurs de la vie nationale d’un pays moderne, en tenant compte de ses interactions avec les politiques suivies notamment en matière d’éducation, de science et de technologie, de communication ou d’environnement. Une démarche de cette nature suppose à l’évidence une unité de conception et d’orientation qui relève véritablement d’un « projet de société » et appelle à ce titre des options claires et des choix précis.

En effet, dès l’instant qu’on reconnaît les droits culturels comme faisant partie des droits de l’homme, ainsi que l’avait déjà fait la Déclaration universelle adoptée en 1948, les États ont le devoir de créer les conditions nécessaires à l’exercice de ces droits. Dans cette optique, la définition des objectifs culturels passe par la rencontre, la concertation et la participation de tous les partenaires sociaux. Car il ne s’agit pas seulement de faciliter l’accès des biens culturels. Il s’agit surtout de stimuler la créativité des individus et des groupes dans la perspective d’une démocratie culturelle effective. Et ce qui s’exprime à travers ce phénomène de la participation, c’est d’abord le sentiment d’appartenance à une culture et à la communauté qui lui a donné naissance. C’est en cela que consiste cette identité culturelle dont j’ai parlé plusieurs fois. C’est elle qui fait prendre conscience à l’homme de lui-même, répond à ses aspirations les plus hautes et détermine son action.

Toutefois, et c’est par là que je voudrais conclure, la culture, du fait même qu’elle est raison de vivre ne saurait se borner à servir l’individu, ni même le groupe social ou la nation. Elle est aussi dépassement et compréhension. La coopération culturelle, telle que l’Unesco s’emploie à la favoriser, vise à encourager le rapprochement et le dialogue entre les hommes et à renforcer la paix entre les Etats. En cette période de mutation, de bouleversements et de crise, chacun sait en effet que quelque chose d’essentiel doit changer dans les rapports entre les hommes comme entre les nations. C’est ce qui confère à la promotion de la culture et à la coopération culturelle un surcroît de signification à l’heure où la communauté mondiale tout entière s’engage dans la recherche d’un nouvel ordre international plus juste et plus fraternel. C’est sur l’approfondissement et la revalorisation de la culture, de toutes les cultures, et sur la promotion d’un pluralisme culturel visant à renforcer la concorde que reposent nos espoirs. C’est dans cet esprit que la culture servira le développement et la paix.

[1] Article publié dans la revue Ethiopiques n°7, janvier 1976

-SOCIALISME ET LIBERTE

-CONTRE LE CHOMAGE

-A QUOI SERVENT LES IDEOLOGIES ?

-FEMINISME ET SOCIALISME

-PROGRES ET SPECIFICITE

-L’EUROPE FACE AU SUD

-AUDIOVISUEL ET CHOC DES CULTURES

-UNE SOCIETE METISSE ORIGINALE SAINT-LOUIS DU SENEGAL AUX 18 EME ET 19 èmes SIECLES