Raoul Lonis
Notes

« L’IMAGE DU NOIR DANS L’ART OCCIDENTAL » par J. Vercoutter, J. Leclant, F.M. Snowden, J. Desanges (Bibliothèque des Arts, 1976) 350 pages

Ethiopiques numéro 18

Revue socialiste

de culture négro-africaine

avril 1979

 

Il nous faut réparer ici un oubli. Nous aurions dû rendre compte en son temps de la parution du beau livre que nous a procuré la Menil Foundation : L’image du Noir dans l’Art Occidental. I. Des Pharaons à la chute de l’Empire romain. C’est le premier d’une série de trois volumes qui doivent nous conduire du 4e millénaire avant J.c. au XIXe siècle de notre ère.

Le propos des auteurs de cette entreprise est clairement exprimé dans l’introduction. Il ne s’agit pas d’une contribution à l’histoire de l’Afrique, ni davantage de l’étude du rôle qu’ont pu jouer les Noirs dans les civilisations « occidentales », mais d’une tentative pour appréhender le « phénomène culturel du Nègre », tel que l’ont perçu les artistes de l’Occident. L’inventaire qui nous est fait de leurs œuvres « se préoccupe plus précisément de l’expression plastique par laquelle l’Occidental marque l’état de différence, d’altérité, où se situe le Noir par rapport à lui-même. Les nuances de cette altérité se déploient sur une gamme qui va de l’exagération outrancière à l’atténuation quasi totale des marques de l’opposition ; gamme formelle qui a sa propre détermination historique ».

C’est dire que ce projet entend montrer que, dans la vision que les artistes « occidentaux » ont eue des Noirs à travers les âges, il entre pour une grande part, et pendant longtemps, la volonté d’utiliser avant tout le Noir comme facteur de différenciation pour brosser du monde une image contrastée propre à la représentation artistique. En d’autres termes, il n’y aurait ni volonté systématique de dénigrement ni propension à l’idéalisation, mais tout au plus parti-pris artistique. Au demeurant, il serait sans doute vain de rechercher chez ces artistes une prise de conscience claire des critères anthropologiques qui permettent de définir le Noir. On voit par là que l’entreprise de la Menil Foundation s’inscrit dans une perspective antiraciste. Aussi bien elle a pris naissance, comme nous le rappelle Dominique de Ménil, dans l’Amérique encore très ségrégation­niste des années 60.

Telles sont donc les intentions des promoteurs de cette ambitieuse et généreuse étude. Le volume I qui nous est proposé aujourd’hui, et qui recouvre la période antique, va à la fois moins loin et plus loin. Moins loin, parce qu’il ne peut manquer de se heurter à un certain nombre de réalités qui s’accordent mal avec le projet initial ; plus loin parce que l’historien y trouvera une source inestimable pour la connaissance des mentalités et l’étude des sociétés antiques dans leurs rapports avec le monde noir, et que ce travail excède ainsi largement le domaine de l’histoire, l’art dans lequel on tendait à le circonscrire.

Pour nous en tenir aux réalités rebelles, il s’est avéré bien malaisé d’inscrire l’Egypte dans le cadre de l’Occident. Certes l’éditeur en est conscient qui s’en explique ainsi dans son avant-propos : « Il s’agissait autour de ce mot, de couvrir une aire de civilisation disons chrétienne, héritière et inséparable de l’Antiquité gréco-romaine, elle-même tributaire, plus particulièrement lorsqu’il s’agit du Noir, de la civilisation égyptienne ». Assurément on peut, à bon droit, souligner la part considérable de l’héritage égyptien dans la civilisation gréco-romaine. Mais on ne peut faire que l’Egypte ne soit d’abord terre d’Afrique et que sa vision du Noir n’en soit profondément influencée. C’est ce qu’admettent en définitive les spécialistes qui ont travaillé à ce volume puisque l’une des cinq études qui la composent s’intitulent : « L’Egypte terre d’Afrique dans le monde gréco-romain ». Dès lors était-il indiqué de s’arrêter à ce titre embarrassant : « L’image du Noir dans l’Art Occidental » ?

D’autre part, la diversité des pé­riodes envisagées – de l’Egypte pharaonique à la fin de l’empire romain -, la complexité des approches du Noir par les différentes civilisations – selon qu’il fut voisin et proche comme en Egypte, ou qu’il fut lointain et étranger comme en Grèce et à Rome – interdisaient que l’on pût tirer une conclusion d’ensemble sur la « thématique du Nègre » dans les cultures antiques. A notre avis, la seule optique qui puisse être féconde en la matière est de se demander, pour chacune des périodes envisagées, dans quel rapport social et politique se trouvait le Noir avec la civilisation de l’artiste qui le représentait rap­port de dépendance, de conquête, d’infériorité, ou bien rapport de simple voisinage, de passage, d’égalité et pour tout dire, de sérénité. L’image que l’on se fera du Noir ne sera pas la même, on s’en doute, selon que l’on se trouvera dans l’un ou l’autre de ces cas. Et tant pis pour la thématique si la réalité apparaît comme plus contradictoire qu’on ne l’avait cru d’abord.

Ces réserves faites, disons bien haut et bien fort que nous avons avec ce livre un instrument de travail inestimable. D’abord par l’extraordinaire richesse de l’iconographie ainsi rassemblée. La plupart des documents qui nous sont offerts sont inédits et le lecteur non averti découvrira avec étonnement la place importance qu’à toutes les époques, la représentation du Noir a occupée dans l’imagination des artistes : scènes observées sur le vif et dont le réalisme traduit à l’évidence un commerce fréquent avec les personnages figurés ; mais aussi scè­nes illustrant des thèmes mythologiques ou légendaires et dans lesquelles l’on sera parfois surpris de rencontrer une Victoire négroïde conduisant le char d’Héraclès ou une Circé noire offrant à Ulysse un philtre d’amour.

Ensuite par la pertinence des analyses des éminents spécialistes qui ont collaboré à ce volume. La plupart d’entre eux sont bien connus de nos lecteurs dakarois puisqu’ils ont participé au colloque « Afrique Noire et monde méditerranéen dans l’Antiquité » qui s’est tenu en 1976 dans la capitale sénégalaise. Chacun d’eux s’est attaché à dépasser la simple recension des documents pour tirer d’intéressantes conclusions sur l’attitude des Egyptiens, des Grecs ou des Romains à l’égard du monde noir. On sera peut-être surpris d’apprendre par J. Vercoutter qu’à partir de la XIIe dynastie, c’est l’hostilité qui prévaut dans l’image que les Egyptiens donnent des Noirs de Nubie. Ce que ce savant explique par la méfiance que les Egyptiens nourrissaient envers leurs turbulents voisins du Sud.

En tout cas ce parti-pris ne semble pas avoir été recueilli en héritage par les artistes grecs et romains, si l’on en croit l’analyse de F.M. Snowden. L’auteur de « Black in Antiquity » (1970) a consacré ici une longue étude aux témoignages iconographiques sur les populations noires, de l’époque minoenne (XVIIe s. av. J.-c.) au Bas­Empire romain (IIIe s. ap. J.-c.) ; vaste fresque qui occupe un bon tiers de l’ouvrage et dans laquelle il examine l’origine des Noirs représentés dans l’art gréco-romain, leurs caractéristiques physiques et la place qu’ils occupent dans la société antique. F.M. Snowden en conclut : « Pas plus que la littérature, l’art classique n’offre de témoignage qui accrédite la notion stéréotypée du Nègre comme étant laid, apotropaïque ou ridicule. Au contraire, le traitement varié et souvent sympathique qui lui fut réservé au cours des siècles et sur un large éventail de moyens d’expression, suggère fortement que le choix du Nègre comme sujet répondait chez les artistes classiques non seulement à bien des raisons qui les amenaient à représenter d’autres races, mais aussi à des motivations de nature esthétique ».

Nous souscrivons volontiers à cette conclusion, à une nuance près, toutefois. C’est que cette attitude se modifiera toutes les fois que le Noir sera perçu comme un ennemi, par exemple lorsqu’il se fera menaçant aux frontières. On n’en veut pour preuve que les incroyables – mais heureusement très rares – injures racistes qu’un Romain d’Afrique du Nord profère à l’endroit des Garamantes. On lira à ce sujet les pages lucides que J. Desanges consacre dans ce volume à « l’iconographie du Noir dans l’Afrique du Nord antique ».

Voilà donc un ouvrage qui complète avec bonheur les informations que nous procurent depuis quelques années un certain nombre d’ouvrages sur la place des Noirs dans les sociétés antiques et l’image que les Anciens se faisaient d’eux. Rendons grâces à la Menil Foundation d’avoir contribué ainsi un peu plus à déchirer le voile qui a si longtemps obscurci l’histoire des peuples noirs.